Comme une bête, de Joy Sorman

A l’heure où on étudie le statut des animaux (biens meubles ou être sensibles ?) on revient sur Comme une bête, de Joy Sorman. Et pour une fois, on épingle.

Après avoir lu le roman de Joy Sorman, j’ai enfin su ce qu’était la définition de l’amour vache. Dans Comme une bête, elle raconte l’histoire de Pim (on notera l’ironie du prénom de son héros), un jeune homme « qui aime les vaches au point de devenir boucher ».

Elle introduit donc son personnage en même temps que son histoire dans la filière agro-alimentaire carnivore, où l’on va découvrir que tout n’est pas rose comme le cochon. Pim a un caractère plutôt paradoxal qui le handicapera un tantinet durant sa formation puisqu’il rêve de devenir boucher, et donc de dépecer des animaux morts, alors même qu’il a la larme ultra-facile. Est-ce un trait de sensibilité ? Certainement. Est-ce de l’empathie ? Plutôt de l’admiration…

Qui voudrait d’un boucher pour se marier ? C’est la question que se pose ce personnage mystérieux aux mains devenues rouges à force de pétrir de la viande froide dans des chambres qui le sont tout autant. De temps en temps, il s’offre une aventure avec des femmes qui seront pétries, elles aussi, comme les bavettes qu’il manipule. Peu importe : elles sont si admiratives de la tranche de viande tatouée sur la peau du boucher… qu’elles ne voient absolument pas l’analogie entre leurs corps et ceux des pauvres bêtes dépecées. Pourtant, Pim leur adresse manifestement le même regard.

Pim, c’est la viande qui l’intéresse, et nous allons le suivre durant sa formation, mêlé aux autres étudiants découvrant comment on se moque, maltraite, assassine et dépèce cochons, lapins, vaches et poulets. Oui, la filière est touchée par un trop plein de médicaments, de pollution, et un trop peu de contrôles. Oui, les vaches laitières sont bourrées de mammites qui font suinter leur pis d’un pus qui ne sera pas enlevé de la production de lait. Oui, les bêtes sont brutalisées : mais quel art ! Quel don de soi ! Se maintenir là, entre le consommateur et l’animal pour épargner toute l’horreur de la mise à mort à celui qui se régalera de toute cette chair ! Etre en fin de compte le sacrificateur, « un mage de la découpe » qui officie en silence et dans l’ombre pour que toute cette viande soit vendue ensuite à prix d’or dans le monde entier. Oui, c’est un art, selon Pim, et selon Joy Sorman. C’est un « beau métier ». Cela me rappelle en quelque sorte le métier de putain, vous savez, ce métier qui sauve de nombreux couples et épargne la sale besogne à certaines femmes pendant que d’autres se la coltinent.

Tout cela ne peut que mal finir. Surtout pour l’animal. Et forcément, avec de telles idées :

« Il faudrait donc que les végétariens gagnent la bataille mais ce n’est pas parti pour parce que la terre enfle et veut être nourrie, parce que ceux qui ont vécu trop longtemps au pain sec et à l’eau se feraient bien, enfin il est temps, une bonne côte de bœuf. »

« Etre en guerre, c’est consommer le corps de son ennemi, le consommer c’est le respecter. »

Selon Joy Sorman, le boucher est un être supérieur qui prépare avec amour les restes d’un corps avant qu’il ne pourrisse. Pire encore, son Pim serait ce boucher qui regarde sa vache dans les yeux en lui accordant d’une main la liberté, de l’autre la mort. Ce serait en somme, ce Dieu qui dit à Noé : allez viens, on recommence tout. J’efface, et charge à toi de tout recréer avec ce que tu auras sauvé. Le boucher serait cet être double qui tue l’animal pour faire vivre la nation « carnivore » selon l’auteur. A ce stade, ce n’est ni de l’information, ni de l’imagination. C’est de la folie. Car il faut être fêlé pour jouir à ce point de la mort et du sang.

Dis-moi ce que tu as mangé, je te dirais qui tu as aimé. L’horreur absolue incarnée par une littérature aux idées saugrenues. Où va-t-on ? Tous à la mort, nous dit-elle. Mais pas dans la même douleur, non. Le plus beau compliment qu’on lui ait fait à la sortie de son livre ? Que cette horreur ait donné envie au lecteur de manger un bon gros steak saignant…

Comme une bête, Joy Sorman, Editions Folio Janvier 2014, (Gallimard 2012), 176 pages, 6,20€

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.