Noé, de Darren Aronofsky [BD]

Bien avant la sortie du film de Darren Aronofsky, il était impossible de ne pas inclure un article au sujet de sa bande dessinée, ré-interprétation de l’histoire d’un des personnages les plus charismatiques, et les plus fondateurs de la bible. La bande dessinée en question vient de ressortir chez Le lombard en version intégrale et c’est un album absolument indispensable.

 « Le créateur dit alors : « J’exterminerai de la face de la terre l’homme que j’ai créé » » Genèse 6.7

 Nous sommes au tout début du récit biblique, au tout début de la genèse. Nous n’en sommes qu’au chapitre 6 et déjà, il y a eu la chute, les valeurs du monde tout fraichement créé sont bouleversées par la main de l’homme qui a commencé à faire n’importe quoi : meurtres, viols, détérioration sinon destruction de toute forme de vie (animale ou végétale) sur terre à son simple profit. Nous en sommes alors rendus au point où un homme, Noé, descendant d’Adam et Eve, entend la voix du créateur qui lui ordonne de tout recommencer. En somme, Dieu va lui dire, par des chemins et moyens plutôt équivoques, de tout détruire pour tout reconstruire. Il le somme donc de construire une arche où il mettra sa famille, ainsi qu’un couple de chaque espèce animale (rempants, oiseaux, mammifères). Ainsi, lorsque Dieu fera descendre toute l’eau sur la terre, seuls ceux qui se trouveront sur l’arche pourront être sauvés.

 Un passage équivoque à tous les niveaux

 D’abord, il y a quelque chose de très étrange dans cette partie de la bible : parce que l’homme détruit tout, et ne façonne pas le monde à l’image que Dieu s’en était fait, Dieu lui-même va ordonner à l’homme de tout détruire pour tout reconstruire. En somme, il s’agit là de la destruction au nom de la destruction, de l’anéantissement pour punition du massacre. Ensuite, il y a bien sûr ce passage très beau où, quand la terre est totalement envahie par les eaux, Noé doit faire appel à une colombe pour savoir si les eaux ont enfin descendu, et si la terre est sur le point de refaire surface quelque part, ce qui serait le signe qu’il est bientôt temps de repeupler celle-ci. Il envoie donc la colombe et tant que celle-ci ne revient pas les pattes sales ou un brin d’herbe dans le bec, c’est qu’il n’existe aucune place où l’homme et les animaux pourraient s’établir à nouveau pour le grand recommencement. Puis, Dieu s’exprime. S’il peut le faire, était-ce la peine de faire voler tant de fois cette pauvre bête ?

C’est bien sûr que Dieu ne s’exprime que lorsqu’il le souhaite. Ca, nous le savons, et il n’est pas nécessaire ici d’entamer un débat sur cette question. Mais dans ces conditions, le très charismatique personnage de Noé n’en est pas moins un personnage livré parfois à la solitude au coeur même de sa mission. Le très énigmatique Dieu tout-puissant ne délivre que des messages mystérieux quant à lui, et il est encore question pour le personnage terrien d’interpréter une volonté qui n’est pas la sienne : une volonté qui lui est dictée, et qui fera de lui un héros malgré lui à travers les âges.

 Il existe également un doute, mais la bible en est cousue, sur le but réel de l’opération : détruire les hommes pour repeupler ensuite ne garantit en rien que les hommes suivants seront meilleurs. Etait-ce d’ailleurs le vrai désir de Dieu ? Ou désirait-il seulement que les hommes disparaissent, et que Noé, une fois les animaux de la terre sauvés, anéantisse l’espèce humaine ? Etre l’élu dans cette histoire n’est pas une mince affaire. Il s’agit d’abord d’être le « premier exterminateur » de la création. Il s’agit ensuite de laisser de côté sa bonté, parce que c’est en son nom que l’on est sommé d’accomplir un acte d’une monstruosité sans précédent. Il s’agit enfin de ne jamais culpabiliser pour tout cela, car on l’a fait au nom de Dieu. Ben voyons.

 L’adaptation

 L’adaptation de Darren Aronofsky va clairement dans ce sens : il appuie énormément sur les doutes, sur le fait que les signes reçus par Noé le sont tantôt de visions (ce qui est pour le moins équivoque, la vue de l’esprit n’étant pas forcément celle du saint-esprit), tantôt de la parole d’un vieux sage déniché au milieu des montagnes, tantôt de magies pour le moins floues.

 Il semble à un moment que Dieu se soit mis en colère parce que l’homme était devenu cruel et ne pensait qu’au mal. A la fin des quarante jours et quarante nuits de pluie, et quand la terre se mit peu à peu à se découvrir de toute cette eau, il dit pourtant à Noé : « Vous serez (vous les hommes) un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains ». Pourquoi tout anéantir si c’est pour faire du nouvel homme (issu des précédents) un sujet de crainte et d’effroi ? Peut-être que si c’est pour les animaux, c’est moins grave ?

 Darren Aronofsky, dans son ouvrage, fait donc de Noé un personnage fort mais vacillant entre ce désir de répondre à la volonté de Dieu et l’intime conviction qu’il s’agit d’une tâche ignoble pesant très lourd sur ses épaules d’homme : il ne s’agit pas moins que de désigner ceux qui doivent vivre et ceux qui doivent mourir. Se faire le prolongement de la main de Dieu contre l’avis et la vie de ses semblables est une situation propice à la folie où l’on commence d’abord par douter de soi-même et de sa foi. Le Noé de la bande dessinée est ainsi transformé en patriarche déterminé à remplir son arche d’une patrie choisie, d’une patrie qui comme lui, sera l’élue du recommencement. En cela, Noé est un des tout premiers héros, semble-t-il, de la civilisation chrétienne. Un héros exterminateur, cela ne s’invente que dans la bible, ou dans les asiles.

 Le réalisateur s’écarte ensuite de la bible en créant au milieu de cet épisode tragique de la genèse des conflits familiaux qui n’étaient pas là au départ : Noé refuse par exemple d’emporter dans l’arche une jeune femme désignée par l’un de ses fils comme sa future épouse. Celui-ci en gardera une rancoeur éternelle. Dans la bible, chaque fils emmène pourtant son épouse avec lui : ce sera la condition première du repeuplement de la terre. La bible ne parlant pratiquement que de descendance masculine, Aronofsky s’affranchit encore de cet élément pour inventer la naissance inopportune de deux jumelles dont le père serait le fils ainé. Cette naissance n’aurait pas déplu à Dieu, selon son interprétation, s’il avait été question de fils. Ce n’était en tout cas pas dans ses plans, ou trop peu clairement : le héros de Aronofsky hésitant entre le repeuplement et l’anéantissement total de la race humaine. Noé décrète donc par intuition divine, et pour trancher cette question, qu’il faudra tuer les nouveaux nés s’il s’agit de filles… Une redéfinition qui tend à forcer davantage le trait misogyne d’un personnage biblique déjà bien accablé, mais qui montre bien l’intention d’un réalisateur en phase avec son temps, et bien décidé à dénoncer quelques séquelles héritées d’une longue tradition chrétienne.

 Et les animaux dans tout ça ?

 Les animaux ont un rôle très important dans l’histoire de l’Arche. Sa taille impose de fait l’idée qu’il ait été construit en premier lieu pour les sauver. Il s’agit de créatures innocentes non dotées de parole, des créatures divines qui au début n’avaient pas mérité la cruauté des hommes. Les animaux sont cependant dès le début à la merci de la volonté des hommes et de Dieu. Ce sont les plus purs qui seront sauvés. Ce sont les plus purs qui seront ensuite servis en sacrifice à Dieu, par Noé qui fera des holocaustes sur l’autel. Tout se passe bien évidemment en douceur, et nulle part il n’est question de douleur.

 Dans la bande dessinée, il est même question d’un sujet crucial : un homme, qui s’immisce dans l’arche au moment du départ, tue et dépèce un mammifère pour s’en nourrir. Alors, un des fils de Noé découvrant ce crime demande à l’homme pourquoi il fait cela : l’homme lui explique qu’il a tué l’animal pour s’en nourrir, et que les hommes sont faits pour manger les animaux et que les animaux existent pour nourrir l’homme. Son argument est que si c’est bon, c’est qu’il en est ainsi. Toute chose bonne au goût des hommes est-elle naturelle ou morale ?

 Noé, un héros moderne ?

 Sans nul doute, le Noé d’Aronofsky est un héros moderne par le fait même qu’il soit épinglé par son réalisateur. Il serait en somme une dénonciation de cette épisode de la bible, une critique d’un événement pour le moins absurde qui servira de modèle tout le long des saintes écritures, et au-delà, puisque la notion du « tout détruire pour reconstruire » poursuit notre culture jusque dernièrement, pour ne citer qu’elle, dans la brillante série Fringe. Effacer de la main gauche pour reconstruire de la main droite. L’espoir d’un monde meilleur passerait donc inévitablement par l’anéantissement de ce qui a été gâté, pourri ou avili, au détriment de nombreux innocents. Une philosophie pour le moins inquiétante… et non moins fascinante, sous la plume et les traits des talentueux auteurs de cette bande dessinée. On attend le résultat cinématographique avec impatience !

 Noé, de Aronofsky, Handel et Henrichon, Le lombard

 Aller voir la bande annonce ici.

A NOTER : Aucun animal n’a été utilisé pour le film. Tout s’est déroulé grâce à des images de synthèse, ce qui était « beaucoup plus simple » selon Darren Aronofsky. Et selon pas mal d’associations de protection animale, il s’agit d’un film vegan… ;) Bien entendu, on vous en parle tout bientôt.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.