Entretien avec Jérôme Lescure, pour A.L.F.

A.L.F. est un film engagé, racontant un soir de noël l’expérience de plusieurs militants qui s’apprêtent à libérer les chiens d’un labo. C’est un film introspectif sur le ressenti de ces militants animés par la douleur des animaux, mais aussi sur la limite à ne pas franchir pour rester dans la légalité tout en défendant des êtres faibles contre des injustices souvent causées en toute illégalité. Rencontre avec un réalisateur au coeur tendre.

Depuis combien de temps dure votre combat pour les animaux ? 

Du plus loin que je m’en souvienne, je n’ai jamais supporté qu’on fasse du mal à un animal, parce que pour moi, et ce dès mon plus jeune âge, nous devions protéger les plus faibles… Je dirais donc que cela dure depuis toujours… Mais mon engagement en tant que militant de la cause animale date de l’adolescence.

 Dans votre film, il est question du braquage d’un centre où sont détenus des chiens pour la vivisection, mais vous y évoquez aussi les autres formes de maltraitance, qui concernent l’agro-alimentaire et la mode. Est-ce que tous ces combats sont à mettre sur le même plan ? 

Pas forcément sur le même plan, mais quoi qu’il en soit toutes ces tortures sont insupportables et ne devraient plus avoir lieu.

Je pense qu’il y a des symboles, et que certains combats seront plus difficiles à mener que d’autres, mais oui, bien entendu, une souffrance est une souffrance, que ce soit un taureau, une souris, un porc ou un poisson… Alors que cela peut être évité dans tous les cas.

 60 milliards d’animaux tués pour la consommation des humains, 20 milliards à ajouter, morts en cours de production. 50 millions pour leur fourrure. Combien pour la vivisection ? Dans les corridas ? 

Dans le monde, on estime à environ 500 millions le nombre d’animaux tués chaque année dans les laboratoires de recherche (source : www.stopvivisection.eu )

Concernant la tauromachie, rien que pour l’Europe (Espagne, Portugal, France), 30.000 taureaux environ sont mis à mort chaque année.

 Dans votre film, vous abordez le sujet de l’action pacifiste, le fait d’enfreindre la loi à un moment donné pour défendre une cause : en somme, le fait de flirter avec l’illégalité. Pouvez-vous nous en parler ? 

C’était justement le but de mon film : montrer que des personnes par ailleurs « normales » et honnêtes sont prêtes à prendre des risques quand la loi permet des choses injustes, comme le fait d’élever des animaux pour les envoyer se faire torturer dans les laboratoires. L’idée même est insupportable, alors ils sont prêts à passer dans l’illégalité, et à prendre des risques… parce qu’ils n’y plus d’autres alternatives.

Un autre aspect fort de votre film réside dans ce qui est montré du ressenti des militants : ce sont des gens qui sont hantés par ce qu’ils savent, une fois qu’ils ont ouvert les yeux. Les images d’animaux maltraités dans plusieurs domaines différents, sans être omniprésentes, semblent représenter cette obsession, la source du combat. Est-ce toujours comme ça ?

Je ne peux pas parler pour les autres militants, en ce qui me concerne, oui, depuis que je sais ce qui se passe, j’y pense, je ne dirais pas sans arrêt, mais tout me le rappelle, et cela fait partie de ma vie… Je sais que ça existe alors je n’aurai pas de repos tant que tout cela aura lieu. Et quoi qu’il en soit, je ne peux pas rester sans agir.
Je connais pas mal de militants et en effet, au départ, lorsqu’on découvre toutes ces horreurs, cela devient vite une obsession, parce qu’on pense à eux et on est en empathie avec eux. Le seul moyen de ne pas devenir fou en pensant sans cesse à ces images atroces, c’est l’action.

 Avez-vous connu des militants qui ont fini par choisir le suicide plutôt que le combat, trop dur à supporter ?

Non, pas personnellement. Même si je comprends que la souffrance puisse mener à de telles extrémités, pour moi, c’est une erreur, car quand on souffre pour des êtres torturés, il est plus utile d’agir que de se donner la mort.

 Les défenseurs de la cause animale sont-ils forcément végétariens ?  

Pas forcément au départ, mais si on est sensible à la souffrance des chiens, des chats, ou des taureaux, on finit forcément pas comprendre que les autres espèces ressentent les mêmes choses et donc qu’on doit leur éviter tout ça…

Quelle différence finalement entre un taureau et un veau, entre un chien et un cheval ? Entre un chat et un cochon ?

La cohérence nous amène forcément à faire le choix de ne plus manger de viande, à moins de fermer les yeux, c’est plus facile…

 Finalement, on pourrait presque croire que les plus désespérés sont ceux qui parviennent encore à en manger en connaissance de cause. Ils se disent parfois, « on ne peut rien y faire » ou bien « ça ne changera jamais ». Cela relève-t-il davantage de l’aveuglement, de l’égoïsme, ou de l’abandon ?

Je ne sais pas s’ils sont « désespérés ». Je pense surtout qu’ils ne sont prêts à renoncer à rien de ce qu’ils aiment ou font même en sachant que cela cause de grandes souffrances aux autres espèces.
Beaucoup pensent que les humains ont tout les droits, puisque leur vie a plus de valeur que celle des autres espèces. Nous ne pensons pas ça. Nous pensons qu’une vie vaut une vie. Donc s’il faut renoncer à la viande, aux produits testés sur animaux, à la fourrure, à la corrida ou au cirques, pour nous, ce n’est pas un problème, car même si on doit renoncer à certaines choses, le jeu en vaut la chandelle.
Je pense effectivement que ceux qui ne veulent pas savoir sont égoïstes et faibles. Ceux qui pensent qu’ils ne peuvent rien faire se trompent, et ceux qui s’en moquent sont complices des “criminels“.
On ne peut plus dire de nos jours qu’on ne sait pas ce qui se passe. Alors même si chacun doit aller à son rythme, il faut que chacun ouvre les yeux.

 Comment se considèrent mutuellement les végans et les végétariens ? y a-t-il des clans ? 

Des clans, je ne pense pas, il y a toujours quelques individus qui vont vouloir juger les autres, c’est comme partout, mais il n’y a pas de clans.

Je suis persuadé que le végétarisme, comme le véganisme, sont des démarches personnelles ; chacun prend conscience des choses à son rythme, et surtout avec le bourrage de crâne que les gens subissent en permanence : « Il faut manger de la viande pour être fort et en bonne santé », « Il faut expérimenter sur les animaux pour être sûrs que les médicaments soient efficaces » ou autres inepties du même type. Quand on tient compte de ce contexte, on se dit que chacun fait ce qu’il peut…

 Que pouvez-vous nous dire de cette affaire « Oscar », que pensez-vous du jugement (1 an ferme) ? 

Je pense que les gens qui torturent les animaux sont des pervers, d’une manière générale, qu’il s’agisse d’un chien, d’un chat, d’une poule, d’un poisson ou d’un taureau…

Je pense que l’individu qui a lancé Oscar contre un mur est un dégénéré. Je ne sais pas s’il est fou ou conscient de ses actes, mais cette peine est largement méritée, bien entendu.

Heureusement que le chat n’est pas mort et qu’il est en bonne santé aujourd’hui, sinon, je vous aurais dit que ce n’est pas assez.

Pensez-vous comme Thomas Lepeltier que d’ici 2050 la majorité des humains seront végétariens (au moins) ? 

Je crains que non, même si je souhaiterais qu’il ait raison ; c’est vrai que la conscience peut venir d’un seul coup alors effectivement c’est possible, mais je n’y crois pas, je ne suis pas aussi confiant que Monsieur Lepeltier, mais dans 100 ans, oui. Quoiqu’il en soit, en 2050, nous aurons déjà fait un grand pas dans le végétarisme.

 Etes-vous végétarien ? 

Oui, bien entendu, végétarien depuis plus de vingt ans, mais je suis végétalien (vegan) depuis quatre ans maintenant.

 Qui étaient les gens de votre équipe de tournage ?  

Des professionnels du cinéma, mais qui ont accepté de travailler en sachant que le budget était limité.

Avez-vous rencontré des difficultés d’opinion avec votre équipe ? 

Pas vraiment de « difficultés » à proprement parler, parfois certaines divergences. Certains étaient déjà sensibles à la cause animale, d’autres moins.

3 mois avant de commencer le tournage, j’ai organisé avec toute l’équipe une projection de Earthlings. C’est un film documentaire réalisé par Shaun Monson (réalisateur américain) après 5 années d’investigations sur le traitement des animaux destinés à la nourriture, à l’habillement, aux divertissements et aux recherches scientifiques. Pour beaucoup cela a été un électrochoc. La réalité est difficile à voir, mais je voulais que chacun soit bien conscient des choses avant de s’engager pour ce film.

Lors du tournage, tous les produits utilisés pour le maquillage et les cigarettes étaient vegan, et j’avais engagé un cuisinier végétarien pour préparer les repas de l’équipe.

 Des difficultés pour faire aboutir le projet du film ? 

Des difficultés, oui, nous en avons eu à tous les stades du film, mais surtout financières, et je pense en effet que le sujet n’a pas aidé à trouver des partenaires financiers. C’est toujours compliqué de s’attaquer à ce type de sujet, il fait peur, et pour les professionnels du cinéma (producteurs, distributeurs, exploitants de salles), ce sujet n’est commercialement pas rentable.

 Bien sûr, on revient encore et toujours au problème de l’argent. Les gens qui profitent des animaux, à tous points de vue ont des entreprises florissantes, que ce soit dans l’industrie alimentaire ou pharmaceutique. Ces sujets leur font donc peur également, et les médias ne semblent pas vous aider beaucoup. Quand vous parvenez cependant à toucher votre cible, et à faire réagir les gens, qu’est-ce que ça fait ?

 Evidemment, c’est très important, et c’est cela qui donne un sens à tout ce que nous faisons.
C’est vrai que les lobbies, agroalimentaires, pharmaceutiques ou autres ont beaucoup de pouvoir.
Les médias sont malgré tout de plus en plus intéressés par ces sujets, et particulièrement par des actions d’immersion ou de type « interposition », que nous devons multiplier désormais. Une association comme L214 par exemple fait un travail formidable au niveau médiatique sur les animaux dits « de boucherie ». Ces dernières années, d’immenses avancées ont eu lieu grâce à eux.
Pareil pour les actions menées devant ou dans les arènes (en s’enchainant au centre du ruedo), que ce soit par le CRAC EUROPE (dont je suis vice-président), Animaux en Péril (Belgique) ou la Fondation Brigitte Bardot ou même par des groupes de citoyens, qui ne souhaitent plus voir perdurer ces pratiques barbares d’un autres âge. Les médias nous relayent de mieux en mieux.

 Avez-vous d’ailleurs des médias qui vous soutiennent ? 

 Le seul média qui s’engage réellement est Charlie Hebdo, grâce notamment à Luce Lapin, qui écrit chaque semaine une rubrique spécialisée, mais de nombreux autres médias, écrits ou télévisuels nous relayent. En fait, ce sont des journalistes qui nous soutiennent plus que des médias dans leur globalité, et grâce à eux, nous avons accès à des articles ou à des reportages qui montrent au grand public la réalité de ce qui se passe.
Malheureusement, cela ne va jamais assez vite pour nous.

 Prisonnier des tourments qui le hantent, le militant de la cause animale n’est-il pas par excellence, du coup, un être affranchi de toute corruption ? 

 Il me semble en effet que c’est logique, si ce sont de vrais militants.
Il y a malheureusement des profiteurs partout, mais ce ne sont pas des gens qui sont sincères dans leur lutte pour les animaux s’ils sont capables de profiter de l’argent récolté pour les animaux…

 Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.