Entretien avec Nosfell (Et photos Concert)

On a eu la chance de pouvoir poser quelques questions à Nosfell dernièrement, à l’occasion de la sortie de son dernier album. On l’a vu également en concert au CAP à Aulnay sous Bois, mais on avait déjà eu la chance de le voir à la Maroquinerie, comme vous l’avez peut-être déjà lu. Voici les questions que l’on souhaitait absolument lui poser, et surtout, ses réponses… :)

On sent que cet album est plutôt optimiste, lié à l’amour, qu’est-ce qui vous a inspiré pour ce dernier opus ?

L’amour bien sûr ! :) Mais ce que ce disque a d’optimiste est à la fois vertigineux. Notamment parce que dans ces chansons, je vois plusieurs personnages enclins a changer radicalement le cours de leur propre existence ; ces personnages invoquent leur libre-arbitre pour s’accorder/s’imposer une sorte de sas de décompression, avant de commencer une nouvelle vie. J’ai fantasmé leurs désirs, leurs questionnements… Et ai tenté d’en faire des chansons, en photographiant cet instant précis où leur vie bascule.

 Qu’est-ce qui détermine la langue de chaque titre ?

Je ne sais pas exactement. Dès mon deuxième album, je commence à offrir à chaque chanson une «  couleur linguistique  », de la même manière, chaque musique et chaque mélodie colorent une langue. C’est un jeu que je pratique, jusqu’à toucher la forme qui m’amuse le plus, et qui est en adéquation avec le fond.

 Cette fois vous chantez plusieurs fois en français ? Pourquoi ? Fini le klokobetz ?

:) Pas nécessairement. J’avais pour projet d’enregistrer trois disques, que je considère comme un triptyque, puis une annexe («  Le lac aux vélies  »), et suis allé au bout de cette idée entre 2004 et 2009.

J’avais besoin moi-même d’un sas de décompression et de recherche après avoir traversé tout ça. Par ailleurs, je me méfie toujours un peu du côté «  fonds de commerce  » (malgré moi!) de ce langage inventé. Je ne voudrais pas être perpétuellement «  celui qui a inventé sa langue  ». Et puis cette langue me vient de ma famille, c’est une histoire assez lourde, j’ai besoin de m’en émanciper. J’ajouterais que l’exercice du songwriting risque selon moi de s’essouffler si je reste en permanence dans une forme toujours plus expressionniste, imposée par la présence de cette novlangue. Alors que les chansons de mon premier album étaient très simples, j’avais cru bon de complexifier les structures de mes musiques au fil du temps pour fondre ma langue inventée et ma voix dans un tout. Avec AMOUR°MASSIF, je recherche des aspérités dans ma manière de chanter, je tends au lâcher prise, je laisse les imperfections trouver leur place.

Et puis j’ai traversé différentes expériences ces dernières années (mon opéra «  le lac aux vélies  », des musiques de spectacles, une musique de film), dans lesquelles ma langue inventée prend une toute autre dimension. Je crois qu’il est temps de lui trouver un écrin différent de celui de la chanson…

 Pourquoi « Rubicon », quelle est l’histoire de cette chanson ?

Il y a cette légende du fleuve Rubicon, et il y a l’histoire de ces deux jeunes femmes, que tout oppose, mais que la vie a réunies autour d’un désir fort de changement. Elles décident de tout quitter. Elles sentent qu’elles doivent atteindre un point de non retour pour atteindre leur but… Elle vont traverser le Rubicon, comme on dit. C’est un peu mes Thelma et Louise ! L’élément eau est récurrent dans ce disque. C’est un élément libre, qui ne connaît pas de frontière.

 Bien sûr, on reconnaît votre style, mais toutefois des compromis n’ont-ils pas été faits musicalement ?

Non, je ne trouve pas qu’il y ait de compromis. Selon moi le compromis aurait été de ronronner autour de l’image que l’on a de moi, ou bien de donner à ce disque un son très « variétés ». Or je me sens toujours en recherche, donc en danger…

Musicalement, j’ai voulu retrouver des structures relativement simples, comme dans mon premier album. J’ai voulu des arrangements parfois emphatiques, parfois discrets.

Cela me permet de proposer d’autres climats sur scène, en mélangeant ces chansons aux anciennes.

J’aime faire des disques de la même manière que j’aime écouter de la musique. J’ai toujours aimé fabriquer des compilations. C’est en partie ce que j’ai cherché à peaufiner durant la conception de ce disque.

 Pouvez-vous nous parler de l’Île Mogador ? S’agit-il bien de l’île interdite ?

Il s’agit d’une proposition de l’auteur, Dick Annegarn. Je suis venu vers lui il y a trois-quatre ans avec le désir fort de créer quelques chansons ensemble. Quand je lui ai proposé celle-ci, j’avais déjà des bouts de paroles dans lesquelles il était question de deux frères laissant leurs tourments au fond des mers, pour reprendre leur vie à zéro etc… Dick m’a proposé l’Île Mogador car c’est un joli mot, et qu’il nous ressemble bien à lui et à moi. Mon père était originaire des montagnes berbères, que Dick Annegarn connait très bien par ailleurs, pour y vivre une grande partie de l’année. L’île Mogador était une île interdite, une île de bagne, mais avant cela c’était une île (deux îles exactement) dont les coraux environnants servaient de pigments pour les étoles romaines, à l’époque du roi Juba II… C’est un haut lieu de fantasmes.

 Votre voix a un panel d’octaves très impressionnant, c’est sans doute entre autres, ce qui vous distingue de vos contemporains. A quel niveau préférez-vous chanter ? :)

:c) J’aime chanter dans les aigus. Ca me procure beaucoup de plaisir. J’aime aussi chanter dans ma voix médium, qui est plus chaleureuse.

 Si vous deviez faire une reprise, ce serait quelle chanson ?

J’ai repris récemment une chanson de Jeff Buckley et Michael Tighe, «  So real  ». Je crois que je vais la jouer aussi sur scène. J’ai toujours adoré cette chanson.

 Que gardez-vous de votre collaboration avec Philippe Découflé ?

Une grande leçon de spectacle. Le rêve et la magie.

 Une grande artiste, très admirative de votre travail, a dit un jour de vous que vous étiez «  un animal  ». C’était un compliment. Vous sentez-vous un peu animal ?

:) Merci à elle. La question de l’animalité chez l’Homme… Je n’y crois pas beaucoup. Mais je crois que je sais oublier certaines inhibitions quand je chante, ce qui me mène peut-être vers des états proches de l’animal.

Par ailleurs j’aime les animaux et je peux passer beaucoup de temps à les observer et à me mêler à eux.

 Vous êtes sans doute un peu double aussi ?

Nous sommes tous doubles, non ? Le monde dans lequel nous évoluons nous pose pas mal de règles de comportements. Je me dis que la chance de pouvoir chanter m’offre des espaces de liberté à ce niveau. Je ne souhaite pas reproduire dans ma musique des sensations proches du quotidien; je recherche des émotions fortes. Je cherche à transfigurer certains aspects de ma personnalité dans ma musique, et à me laisser guider par mes instincts.

 Avez-vous déjà des projets pour l’après Amour massif ?

Oui  ! Plein  ! Mais c’est un secret :v) Et je suis très superstitieux, donc je ne dirai rien :v)

 Quelles sont vos lectures généralement ? Et si vous deviez conseiller un livre qui vous a marqué, voire plusieurs ?

Je lis pas mal d’essais, des romans. Je reste très proche de la littérature du Japon, que j’ai étudiée aux Langues’O. Récemment j’ai lu «  les chansons populaires de l’ère Showa  » de Murakami Ryu, une satire corrosive de la société japonaise moderne. Je suis en train de lire en ce moment le livre de Ludovic Debeurme «  Ocean park  », et «  Les oiseaux  » de Tarjei Vesaas, magnifiques tous les deux.

 Un film ?

Il y a un film auquel j’ai beaucoup pensé en écrivant la chanson «  Fathers & foes  » sur mon album. Il s’agit de «  There will be blood  », de Paul Thomas Anderson. Une fable incroyable sur la naissance de la systémique de nos violences contemporaine.

 Merci beaucoup

 Merci à vous :c)

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.