Le mur invisible, de Julian Roman Pölsler



Le mur invisible est l’adaptation du roman de Marlan Hashofer qui a été traduit en 19 langues à travers le monde, et qui est disponible chez Actes sud dans la collection Babel. Dans ce roman, une femme ordinaire se retrouve bloquée dans un chalet de montagne lorsqu’elle constate qu’elle est séparée du monde par un mur invisible. Son territoire se limite désormais à une vallée, quelques étangs, la montagne, des prés. Sa seule compagnie est un chien de chasse qui l’accompagne partout. Elle va découvrir comment survivre, peu à peu, dans un environnement où personne ne peut lui venir en aide.

 

Elle et son chien seront bientôt rejoints par une vache, perdue comme eux dans cette vallée, un chat échoué au milieu de la tempête. Ces deux derniers arrivants donneront naissance à un chaton et un taureau. Une vie à 5 s’installe alors, et elle commence à rédiger un journal de cette expérience dont elle ne connaît absolument pas l’issue ni surtout la durée. Est-elle coincée ici pour l’éternité ?

Le mur invisible a maintenant 41 ans. Il n’est pas interdit d’imaginer qu’il s’agit en fait de la toute première source d’inspiration de Stephen King pour Le Dôme, sauf qu’ici, il ne s’agit pas d’élaborer un récit autour de la séquestration géographique d’une ville entière où les gens finiront par s’entretuer, mais plutôt de définir ce que pourrait être la solitude, le dénuement d’une femme qui se retrouve seule dans son monde, avec pour seuls compagnons des animaux ne pouvant lui répondre par la parole.

 

Le film ne verse à aucun moment dans le fantastique en dehors de ce mur invisible auquel la femme se heurte par moments au début. Peu à peu, on finit par oublier ce mur et par définir ce territoire dépeuplé comme une évidence, une fatalité avec laquelle il faut composer. Le film s’étire ainsi au son de la voix féminine qui fait le récit de ce retranchement involontaire qui la poussera à faire ce qu’elle n’avait jamais imaginé accomplir : aider une vache à vêler, chasser du gibier (on ne sait si c’est pour elle ou pour le chien et les chats), couper des hectares de foin à la faux. Les animaux sont cette présence qui la pousse à se dépasser, ils la rendent responsable d’autres âmes et la maintiennent debout quand elle se serait bien imaginée se laisser échouer au fond du chalet. La vie se réorganise donc en fonction de ces bestiaux qui l’accompagnent dans les alpages en une étrange procession guidée par le soleil.

Le mur invisible serait peut-être cette frontière que l’on s’imagine mettre parfois entre soi et les autres, volontairement. La solitude est en effet une sensation, un besoin que l’on convoite et s’autorise à certains moments de la vie. Cependant, dès lors qu’elle est imposée, elle est subie. La communication peut être coupée volontairement. Lorsque cette coupure est imposée, elle devient un manque. Revenir à l’essentiel comme cette femme qui y est contrainte par quelque chose de surnaturel est cependant une chance en soi : on en apprend davantage sur soi-même et la réflexion peut prendre toute la place.

On regarde cette femme évoluer et prendre ses marques dans un monde qui la force à laisser le temps passer différemment, et le film passe ainsi sans qu’il ne soit question de s’interroger sur un dénouement particulier. Ce qui inquiète, c’est cette évocation de sa relation avec les animaux, et ces étranges allers retours entre le passé et le présent de son isolement. Puis vient la tragédie, l’intrusion inattendue, et l’inévitable prise de conscience : l’absolue sécurité n’existe pas. La quiétude glisse vers le tremblement, et la solitude vers une solitude plus noire encore. La fin d’un monde.

Il ne s’agit pas seulement de l’histoire d’une femme. Il s’agit de l’histoire tendre et pleine d’un humain et d’un chien, d’une cohabitation sereine et salvatrice avec d’autres espèces, de la responsabilité de l’humain vis à vis des animaux, qu’il choisit de détruire pour un profit subit et fugace ou de prendre comme compagnons de vie. Il s’agit de cette barrière « invisible » qui peut parfois exister entre deux humains déterminés par l’un ou l’autre choix, et de leur combat mutuel et aveugle.

Un film plein de tendresse, triste et beau, comme une amitié sans retour en arrière possible, admirablement interprété par Martina Gedeck.



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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.