Playtime, de Jacques Tati

Les lumières de la ville

Les nouvelles aventures de Monsieur Hulot flanqué de touristes américaines prises dans le tourbillon de la vie parisienne.

Le nombre de long-métrages à l’actif de Jacques Tati est inversement proportionnel à leur importance au sein du paysage cinématographique national voire mondial. Avec seulement six films, le cinéaste a marqué de son empreinte l’Histoire du cinéma français au même titre que Carné ou Renoir avant lui. Et Playtime ne peut point contredire ces affirmations bien au contraire.

Pourtant l’accouchement fut difficile tant la société de production de Tati connaissait déjà moult difficultés à l’époque. Les retombées financières furent d’ailleurs tellement en deçà des sommes investies que l’entreprise ferma peu après. Mais si Playtime sonna le glas de la compagnie du réalisateur, il contribua en revanche à l’asseoir au sommet du septième art hexagonal.

C’est donc avec un plaisir non dissimulé que nous pouvons désormais contempler cette version restaurée, le travail accompli sur l’image étant remarquable.

Dès les premières minutes du film, on comprend instantanément le caractère visionnaire de l’œuvre dénuée de toute connotation lyrique ou poétique. Tati va s’efforcer tout du long de gommer l’aura romantique de la capitale française pour mieux peindre une mégalopole aseptisée loin des idéaux touristiques et idylliques traditionnels.

Le film, découpé en quatre chapitres, renvoie systématiquement à des environnements froids et impersonnels, où la communication fait place à un dialogue fonctionnel incompréhensible. De l’aéroport au restaurant, Tati fait preuve d’une virtuosité visuelle époustouflante notamment dans la gestion des décors, la rectitude de l’ensemble accroît peu à peu le mal-être de cette pseudo civilisation. On s’écoute peu, on pense à soi, et on admet la victoire de l’individualisme sur l’individu, le triomphe du superficiel sur l’unicité de l’être humain. En interprétant son rôle fétiche de Monsieur Hulot ou Monsieur Culot pour certains, Tati devient l’héritier direct des Chaplin ou Keaton et l’on se souvient du Mécano de la Général ou des Temps modernes. Comme ses prédécesseurs du cinéma muet, Tati allie avec brio le cynisme et le burlesque dans un cocktail détonnant. Le bal final des automobiles et la romance avortée ne font que rappeler les dangers d’une jungle tentaculaire que sont devenus les grands conglomérats urbains contemporains.

Au-delà du chef-d’œuvre, Tati signe une véritable comédie amère. Ou comment retranscrire tout le désespoir du monde moderne à travers une farce jubilatoire.

Film français de Jacques Tati avec Jaques Tati, Barbara Dennek, Jaqueline Lecome. Ressortie le 16 juillet 2014. Durée 2h04

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.