Le Sanglier, de Pierre Luccin

Pierre Luccin est réédité chez Finitude depuis 2007. Les éditions ont commencé par déterrer La confession impossible, avant de s’atteler cette année à la poursuite de leur fouissage de denrées rares avec Le sanglier.

L’auteur a vécu de 1909 à 2001. Dans son écriture, il y aurait quelque chose de Gaston Chérau, autre auteur découvert ces dernières années grâce aux éditions de L’arbre vengeur. Les deux auteurs ont en commun cette écriture indomptable qui raconte des histoires cherchant à s’affranchir des conventions.

Pierre Luccin n’a écrit que sept romans, tous publiés entre 1943 et 1947, mais ils ont suffi à dessiner l’oeuvre d’un homme qui exerça plusieurs métiers, connut deux guerres, et décida un jour d’arrêter simplement d’écrire, après la libération, alors qu’il venait d’être condamné à l’indignité nationale pour 5 ans.

 

Dans Le Sanglier, où il revient sur le tard à la charge, le personnage principal est un homme qui a lui aussi connu la guerre et revient de quatre années d’enfermement pour voir ce qu’est devenu le monde dans son village natal. Les hommes sont devenus des pourceaux domestiques, des suiveurs, appâtés par l’argent et les facilités offertes dans l’époque d’après-guerre.

Tout cela répugne à cet homme dont la mère est morte, la soeur avare et pimbêche, et la femme une trainée qui l’a quitté pour un camionneur. Son petit garçon est quant à lui mort sous un bombardement : ni en homme ni en héros parce que trop jeune. Il décide donc de retourner à la nature, loin des autres, de devenir celui qu’on surnommera « le sanglier ».

Pierre Luccin fait ici le récit de l’autoportrait d’un retour à l’état pur où nous l’imaginons incarner cet homme sauvage qui refuse de s’avilir dans les conventions naissantes d’un pays qui se contente de choses qui lui sont insupportables. La libération, semble-t-il dire, est l’anéantissement de toutes les valeurs d’avant la guerre : une vie de routine menée par la peur du recommencement, une vie de lâches asservis.

Dans son scénario, Le Sanglier de Pierre Luccin s’apparente quelque peu à La Métamorphose de Kafka : ici le personnage ne se transforme pas en insecte, poussé à bout par l’exclusion et l’abrutissement de sa propre famille, mais il finit par se transformer en bête en s’éloignant des hommes et des « salauds » qui eux, lui font l’affront d’être toujours bien vivants.

Ce récit de cent pages, écrit sur le tard, à l’âge de 80 ans, quand tout laissait supposer que l’auteur n’écrirait plus rien, est un véritable cadeau autant qu’une fronde sauvage qui a, pour le moins, un sacré mordant.

Une pépite que l’on doit aujourd’hui à Finitude dans une très très belle édition.

Le sanglier, Pierre Luccin, Finitude éditions, 2014, 120 pages, 14 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.