On ne voyait que le bonheur, de Grégoire Delacourt

On craint parfois des premiers romans qu’ils ne soient qu’un succès unique, surtout lorsque ce succès est immense. Grégoire Delacourt semble avoir échappé à cet adage. L’écrivain de la famille fut adoubé par cinq prix. La Liste de mes envies ne se présente plus : il a été à la fois reconnu par les libraires, les lycéens, les lecteurs, les blogueurs et depuis peu s’est transformé en succès cinématographique grâce à Lucas Belvaux.
On ne voyait que le bonheur est le quatrième roman de Grégoire Delacourt. C’est aussi le plus ambitieux, le plus risqué, le plus courageux.
L’auteur y décrit les multiples relations d’une seule et même famille, au rythme de chiffres qui on en somme une signification qui ne veut dire que le sens qu’on leur donne, comme ce père qui meurt et auquel on devrait pardonner parce qu’il meurt. Ce père qu’on devrait aimer parce qu’il s’en va. Ou celui qu’on devrait détester parce qu’il nous a tué.
Rien n’est simple et On ne voyait que le bonheur illustre à merveille cette complexité des relations auxquelles nous sommes tous soumis.
Qu’est-ce qu’un père ? « Une route. Semée d’embûches. » nous répond l’auteur.
Comme dans tous ses romans, les hommes ont mal, font mal, ressentent mal et se trompent, enlisés dans la honte et la lâcheté. Enliser le père dans ce marais de sentiments peu honorables est en soi une prise de risque se situant quelque part entre le parjure et la redite, habitués que sont les pères à porter ce costume littéraire.
Ce roman porte en lui l’histoire d’une filiation sur trois générations. La parole revient à celle du milieu, en la personne d’Antoine, qui cherche à donner un sens à tout ce qui en a perdu à ses yeux. Dans l’ultime récit, c’est sa fille qui prendra la parole. Une manière élégante de donner voix à l’adolescence qui s’est construite envers, malgré et contre une génération dont elle ne connaît que les limites, ignorant tout, d’abord, de ses liens avec les origines.
On ne voyait que le bonheur est aussi l’histoire de quelques mères : celles que l’on choisit, celles qui s’ignorent. Car chez Grégoire Delacourt, il n’y a pas que les pères qui sont hantés : les mères le sont aussi à leur manière, peut-être plus mystérieuse, mais non moins tourmentée. Illusions perdues, impossibilité de vivre, de voir, d’aimer.
On ne voyait que le bonheur est malgré tout l’histoire d’un homme qui cherche à briser trop fort une filiation dont il veut s’affranchir. L’histoire plonge avec une puissance rare au plus sombre du gouffre, emmenée par une écriture élégante et sûre, dont certaines phrases vous blessent les yeux et le coeur, vous piquent au vif.
 
C’est un roman absolument tragique comme l’est la vie, où certaines voix de la lignée semblent avoir été écartées pour ne laisser la place qu’à celles qui recherchent la vérité, le pardon et la lumière. De mémoire, on ne connaît de tragédie plus lumineuse.

On ne voyait que le bonheur,
Grégoire Delacourt,
Editions Lattès, Août 2014,
360 pages,
19 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.