Entretien avec Marion Richez

Nous vous avions parlé de l’excellent premier roman L’odeur du minotaure de Marion Richez paru à la rentrée littéraire de septembre 2014 chez Sabine Wespieser éditeur. Nous vous proposons aujourd’hui de vous rattraper si vous ne l’avez pas vu passer dans le magazine, avec la lecture de cet entretien avec l’auteur. :)

Comment vous est venue l’idée de L’odeur du minotaure ?

Je voulais explorer la façon dont nous portons, la plupart du temps sans le savoir, le poids des générations passées : parents, grands-parents, voire plus avant ; l’histoire privée s’entrelaçant alors bien souvent avec la grande Histoire, et en ce qui concerne l’Europe, le poids encore très actuel de la seconde guerre mondiale. L’idée était de partir du vécu d’une jeune femme, moderne et indépendante, qui croit mener sa vie comme elle l’entend, jusqu’à ce qu’elle se rende compte, par la force des choses, que sa vie entière n’est qu’une série de choix par défaut autour de ce qui exige désormais d’être défait – mais avant cela, trouvé ! 

Aviez-vous peur de l’accueil de votre premier roman ? Ou bien vous êtes-vous lancée comme on lance des dés ?

J’ai eu de bons retours qui m’ont encouragée. Mais à partir du moment où écrire est une nécessité, où le discernement des motivations a été fait en soi, on ne se pose plus la question, on remercie de cette chance qu’on a d’être publié et de pouvoir être lu, et on avance. 
    
Marjorie, c’est un peu vous ?

Non seulement elle n’est pas moi, mais je dirais surtout qu’elle n’est pas elle-même. C’est un personnage à la remorque de son identité véritable, en quête de soi. Une fois la joie de son enfance définitivement refermée, et avant que « l’événement » dans la forêt ne fasse sauter en éclats toute sa construction identitaire, Marjorie n’est pas encore quelqu’un. Elle a fait des choix de carrière et d’attitude vis-à-vis du monde qui lui furent en réalité dictés par quelque chose d’enfoui en elle, qu’elle n’est pas du tout en mesure d’identifier. Elle est loin d’être la seule dans ce cas. Combien de vies entières se décident autour d’une blessure d’enfance, dont on ne se souvient parfois même pas ? Comme disait Maurice Zundel, c’est l’inconscient qui mène le monde. C’est le conscient qui écrit l’histoire, mais c’est l’inconscient qui la fait ! 

Saviez-vous ce qu’allait devenir votre roman au moment de poser le premier mot ?

Pas du tout. J’avais même commencé par écrire une pièce de théâtre. Puis l’image de départ, la scène initiale, est devenue très nette. La joie de cette petite fille, sa course vers le champ, la lumière. Puis l’interférence avec autre chose, cette nuit dans le soleil. Le reste est une exploration, une errance labyrinthique, jusqu’à exhumer ce souvenir complètement enterré dans sa mémoire, présent pourtant en indice dès la première page. 

Expliquez-nous ce rapport entre le grand cerf et le père ? Pourquoi la peine d’avoir heurté l’un est plus grande que celle d’avoir perdu l’autre ?

La mort du cerf n’est pas pour moi celle du père, même symbolique. Ce sont deux choses distinctes. Le rapport au cerf, pourtant totalement étranger à la vie de Marjorie, la touche d’emblée dans l’intime et l’universel qui est en elle, alors que la relation aux parents, effacée, est laissée dans l’ombre. Peut-être à cause d’elle-même, ou du fait de leur impuissance, ce n’est pas auprès d’eux que la jeune femme a appris les gestes élémentaires. Celle qui initie Marjorie à la vie authentique, c’est la femme simple qui la recueille après le choc. Seules son innocence et celle de l’animal sont un miroir assez pur pour lui renvoyer en pleine figure le mensonge de sa vie. Cela ne veut pas dire qu’elle a moins de peine pour son père mourant que pour le cerf : Marjorie n’a pas accès à ses émotions. La mort de son père ne trouve aucune issue en elle pour se dire et se pleurer, là où l’animal, sans lien avec sa propre histoire, trouve plus facilement un chemin jusqu’à son cœur. Elle n’apprivoisera que plus tard l’image de ce père qui a voulu mourir comme les bêtes, en secret, sans prévenir personne. Mais sur le moment, on n’en sait rien, il y a une ellipse qui caractérise son refus total de penser à cette mort, comme à tout ce qui pourrait la déstabiliser davantage. Le principe de ce texte, c’est que l’écriture ne va jamais au-delà de ce qui affleure à la propre conscience de Marjorie. Si elle ne peut pas dire, pas exprimer, alors je ne peux pas écrire.  

Avez-vous ce lien là, que l’on voit en filigrane, avec la nature et la forêt ?

Sans la présence de la nature et des animaux, surtout en ville, nous serions totalement enfermés dans notre monde humain, ce serait l’enfer. La nature et les animaux sont pour moi l’« autre », la respiration. 

Marjorie est un personnage surprenant : elle finit par réussir bien mieux que tous ceux qui l’entourent, puis tout bascule. Comment voyez-vous cette remise en question totale de sa vie ?

La réussite dans son cas est le costume du malheur. Un costume qui part en lambeaux au contact de cette autre chose qui lui est donné de vivre, dans le regard du cerf, dans les gestes de la vieille femme. 

Quels sont les auteurs qui vous séduisent, vous bercent, ou vous inspirent ?

Mes viatiques : Rilke, Etty Hillesum, Bauchau, Colette bien sûr. Et en vrac : Goliarda Sapienza, Sylvia Plath, Claude Pujade-Renaud, Steve Tesich, Nuala O’Faolain, et tant d’autres… En ce moment, je lis Corps et âme de Franck Conroy, c’est magique. 

Si une musique devait accompagner votre livre ?
John Coltrane, Seraphic light.



Si vous ne deviez donner qu’un seul titre de film ?

Au hasard Balthazar, de Robert Bresson. 

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.