« La grande défaite », sommes-nous les enfants de 1870

Depuis le milieu des années 2000, Alain Gouttman s’est imposé comme le spécialiste des campagnes militaires du second Empire, d’abord avec La guerre de Crimée (2003), puis La guerre du Mexique (2008). Fin analyste de la chose militaire, il possède le don de rendre intelligible des concepts éloignés a priori du grand public, telle la tactique et l’armement. Il sait aussi décrypter les méandres de la diplomatie tortueuse de Napoléon III, dont les échecs furent une des causes de la guerre franco- allemande de 1870-71, évènement essentiel si on veut comprendre le déroulement de l’histoire européenne jusqu’à la seconde guerre mondiale (et même au-delà).

La France au bord du précipice

Un des grands mérites de La grande défaite est de resituer cette guerre fondatrice dans le temps long du Second Empire. Après une période autoritaire où le neveu de Napoléon s’est imposé comme l’arbitre du jeu politique français avec une maestria et une baraka peu commune, la décennie 1860 voit le régime se libéraliser peu à peu. Napoléon III, saint-simonien sincère, tente de séduire la classe ouvrière, méprisée de la bourgeoisie en proie à la peur du rouge depuis la Révolution de 1848. Le souverain poussera même l’audace jusqu’à leur concéder le droit d’association et à tolérer le droit de grève (bien avant que cette idée n’arrive à l’esprit des républicains). Pour autant c’est un échec, les ouvriers se radicalisant de plus en plus.

L’évolution libérale accroit le poids des oppositions et surtout leur expression. Les républicains relèvent la tête, bientôt débordés par une nouvelle génération radicale, possédée par le souvenir de la Révolution de 1789, impatiente d’en découdre. Cela intervient au plus mauvais moment pour Napoléon III, de plus en plus malade (il est atteint de la maladie de la pierre), au point de devenir la proie de son entourage.

L’Europe bouleversée

Le second Empire avait fondé sa légitimité sur la gloire des armes et la satisfaction de l’orgueil national. La guerre de Crimée l’avait placé comme arbitre de l’Europe en 1856 et la guerre d’Italie lui avait permis la Savoie et Nice perdues en 1815. La décennie 1860 est moins faste. Le souverain français est face à une contradiction majeure : comment concilier la suprématie française avec la défense des droits des nationalités ? Si l’unification italienne arrangeait les intérêts géopolitiques français (excepté la question de Rome, ville du pape), l’Allemagne posait un autre problème. Or, la Prusse a battu l’Autriche à Sadowa en 1866 et s’est imposé comme la puissance hégémonique en Allemagne. C’est le début de la « crise allemande » de la nation française (et a-t-elle jamais pris fin ?). Napoléon III a négocié avec le chancelier Bismarck et a cru, contre sa neutralité, gagner la rive gauche du Rhin, en jouant les arbitres dans une guerre longue. La brièveté du conflit déjoue ce calcul et le prussien refuse de  donner le « pourboire » à la France. Or, cette crise européenne est instrumentalisée par l’opposition française pour déstabiliser l’Empire, quitte à saboter les velléités de réforme militaire de Napoléon III (les projets du maréchal Niel). Les Républicains porteront du coup une grande responsabilité dans la défaite.

La défaite militaire

Cette future défaite est redoutée par les politiques, intériorisée par certains théoriciens… et provoquée par la nullité de la majorité des officiers français. Peu peuvent se targuer d’avoir reçu une formation comparable à celle de leurs homologues prussiens et privilégient la bravoure au combat sur la compétence tactique. Pire : lorsque la guerre éclate, Napoléon III, sous la pression de son entourage, prend le commandement alors qu’il en est incapable. Et personne ne le seconde, aucune coordination ne pallie les manques de la logistique. Last but not least : les maréchaux sont plus préoccupés d’actions individuelles et de gloire que de se coordonner entre eux et ratent ainsi des occasions de contre-attaques décisives. Et certains ont des arrière-pensées politiques, comme Bazaine qui espère être un recours contre les Républicains et les socialistes… Les prussiens profiteront de l’anarchie française, malgré, comme en mai 1940, la ténacité et le courage des soldats. Quant aux opérations menées par les républicains, Gambetta en tête, elles retarderont l’inévitable : reconnaître la défaite. Et Thiers attend…

Des joueurs

Au fond, Bismarck et Napoléon III ont eu un comportement d’apprentis sorciers. Chacun a joué de l’argument « national » et du thème des nationalités pour arriver à ses fins. Ce faisant, ils ont mis en branle un mouvement à l’origine du suicide de l’Europe en 1914. Quant à la France, elle n’a jamais été aussi divisée qu’en 1870… Sauf en 1940 (et Pétain, né en 1854, se souvient très bien des évènements de 1870 au moment où il prend le pouvoir). On peut estimer que l’auteur exagère le poids des divisions, surtout quand on sait combien soldats, franc-tireurs, ouvriers anarchisants ou bretons catholiques, furent courageux, sans grande formation militaire, face aux prussiens. C’est en tout cas le mérite essentiel du livre d’Alain Gouttman que de nous permettre de comprendre combien la division intérieure est le pire des ennemis d’une société confrontée à un défi extérieur. A retenir dans la période de plus en plus troublée que nous traversons.

Sylvain Bonnet

Alain Gouttman, La grande défaite, Perrin, ISBN 9782262032456, janvier 2015, 450 pages, 24,90 €

About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.