Louvois, « Serviteur de l’Etat »

Louvois au-delà du mythe

 Spécialiste d’histoire militaire (on lui doit le roi stratège), Jean-Philippe Cénat s’attaque ici à Louvois, un des principaux ministres du règne de Louis XIV et grand organisateur de l’armée. L’historiographie a, jusqu’ici, été très sévère envers lui en lui faisant porter la responsabilité de choix malheureux et funestes, notamment la révocation de l’édit de Nantes et le ravage du Palatinat (sans compter qu’il fut longtemps comparé à Colbert, qui fut mythifié par les historiens de la IIIième République. Cependant, cette biographie permet de voir que le ministre des armées de Louis XIV vaut mieux que sa légende noire. De plus, à bien des égards, il est le résultat d’une stratégie familiale d’implantation dans les cercles du pouvoir royal, point bien mis en exergue par Jean Philippe Cénat.

 La famille de Louvois

 Comprendre la France d’Ancien Régime nécessite  de prendre en compte deux aspects : La dimension religieuse est primordiale et la relation patron/client. En effet, l’Etat de Louis XIV est faible, en-dehors de l’armée. L’administration dispose de peu de moyens et les rois de France ont besoin de s’appuyer sur de puissantes familles, souvent d’origine bourgeoise: c’est le cas des Le Tellier dont est issu Louvois. Ce dernier doit beaucoup au parcours de son père Michel, grand organisateur de l’armée dans les années 1640 et chancelier de France, très apprécié de Mazarin et du jeune Louis XIV. Michel Le Tellier va placer son fils auprès du Roi (ils sont pratiquement du même âge) et l’initier au service de l’Etat. Louvois, c’est donc avant tout la famille Le Tellier: père, sœurs, enfants et cousins vont coloniser le pouvoir royal pendant tout le dix-septième siècle, s’enrichissant grâce à la faveur du Roi dont tout dépend (Louvois aura toujours à l’esprit le souvenir du sort réservé à Fouquet).

 L’administrateur

 Grâce à ses qualités personnelles et à ses capacités de travail, Louvois va s’imposer auprès de Louis XIV au moment de la guerre de Hollande. C’est lui qui va perfectionner l’outil militaire en le dotant d’une véritable logistique : Louvois créée par exemple un réseau de magasins, prévoyant l’approvisionnement d’une armée en campagne. En bon administrateur, il va imposer une vision de la guerre vue des cabinets de Versailles, privilégiant les sièges des grandes villes et non la recherche d’une bataille décisive. Logiquement, il entre donc directement en conflit avec Turenne, le grand stratège des débuts du règne de Louis XIV qui revendique son autonomie sur le terrain. On doit cependant souligner que Louvois incarne ce qu’on appelle aujourd’hui la primauté du pouvoir civil sur le militaire… On doit aussi à Louvois la découverte de Vauban qui fortifiera les villes de la frontière. Une frontière qui justement préoccupe notre ministre.

 Prépondérance et arrogance française

 Louvois et son Roi héritent d’une France devenue hégémonique à la suite des victoires remportées durant la guerre de trente ans face à l’Espagne. Ils ont tout deux à cœur d’améliorer et de sécuriser les frontières françaises : d’où la politique des réunions des années 1680. Cette dernière consiste, après la paix de Nimègue (1678) à se servir d’anciens textes législatifs et féodaux pour « arrondir » la frontière au détriment de l’Espagne et du saint empire romain germanique : Strasbourg est ainsi annexé. Louis XIV bénéficie d’un contexte géopolitique favorable (tant que l’Autriche est en guerre contre les Ottomans) mais la méthode de Louvois, souvent brutale, monte l’Europe contre la France.

 Le contraste ici est saisissant entre les buts, en vérité assez modérés (on est loin de l’expansionnisme révolutionnaire et napoléonien) et la brutalité des moyens employés. Louvois en a souvent été désigné responsable : s’il est vrai que son caractère ne le prédisposait pas à la mesure, Louis XIV, souligne Jean-Philippe Cénat, décide de tout (y compris pour le ravage du Palatinat). L’honnêteté consiste aussi à souligner que le clan rival des Colbert ne fut pas pacifiste, comme on a pu le dire. Quant aux protestants, Louvois, en bon courtisan, a suivi plutôt qu’entraîné le mouvement qui mène le Roi à révoquer l’édit de Nantes. Il s’en serait cependant bien passé et se montre plutôt tolérant religieusement dans l’armée, ne voulant pas se priver de talents.

 Le Louvois de Jean-Philippe Cénat, bien documenté, vient ici compléter le travail de Jean-Christian Petitfils (qu’il contredit parfois) sur la période. Le fondateur de l’hôtel des Invalides méritait un tel travail de fond.

 Sylvain Bonnet

 Jean-Philippe Cénat, Louvois, Tallandier, ISBN : 9791021007154, Janvier 2015, 512 pages, 25,90 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.