Réalité, de Quentin Dupieux

Un film de Quentin Dupieux, c’est toujours une expérience particulière.

Le film Réalité commence par une dimension critique à peine voilée, exposée par un Alain Chabat qui feint bien sûr d’expliquer une chose étonnante, qui en « réalité » se passe tous les jours. Il s’agit bien sûr du projet de son film, dont le scénario se trouve à mi-chemin entre la Série B et le mauvais film d’épouvante : sur la planète Terre, les gens se retrouvent fascinés par la télévision. Celle-ci les rend petit à petit accros, et les transforme peu à peu en zombies… un beau jour, les télés émettent encore davantage d’ondes folles qui finissent par faire saigner la tête des téléspectateurs, qui meurent dans d’atroces souffrances, baignés de leur propre sang. Argh.

Jonathan Lambert dans le rôle du producteur très prisé, l’écoute avec attention. Contre toute attente, et dans un admirable échange de sourds où l’un tente d’expliquer, pendant que l’autre pourchasse un idéal de bien être et de mise à l’aise inaccessible, le producteur est emballé. La seule et unique condition pour qu’il achète et produite le projet est que le pauvre réalisateur trouve le meilleur cri d’agonie possible : avec ce cri, ensemble, ils obtiendront l’oscar du meilleur cri de toute l’Histoire du cinéma.

Avec Alain Chabat dans le rôle du réalisateur, en homme sur la cinquantaine, plutôt grisonnant et un brin ventru, on s’attendait à un film comique. La présence d’un Jonathan Lambert névrosé et obsessionnel vient saupoudrer le film d’une dimension plus mystérieuse. On le sait : Quentin Dupieux ne va pas s’arrêter au potentiel comique de son acteur, il en tirera le meilleur, jusqu’à l’attirer sur un terrain Lynchéen, sur le terrain même de Mulholland Drive pourrait-on dire, puisque tout dérape.

A quel moment ? On ne le sait pas bien, et sans doute qu’il faudrait revoir et revoir encore ce film pour savoir à quel moment on s’est perdu, comme par magie sans perdre le fil, mais juste en éprouvant ce malaise obscur et jouissif que procurent les films qui vous entraînent vraiment dans leur toile. Peut-être ce lien avec la « vraie » réalité serait cette épouse, incarnée par une Elodie Bouchez psychanalyste spécialiste des rêves : elle seule pourrait peut-être nous donner la clé, nous ramener à ce qui est vrai. Mais peut-être pas… sa seule lecture se résumant à « Endless Mirror », histoire de briser tous les espoirs de mettre un pied à terre.

C’est bien cela, Réalité. C’est une manière d’égarer joliment un spectateur qui se fiche complètement de ne plus savoir où il en est, percuté par une fin de génie, poltergeistienne, lumineuse, enfantine et culottée. Réalité fait mieux que La science des rêves de Michel Gondry puisque plus raffiné et élégant. Il offre un film qui bouscule les codes et s’en joue d’un bout à l’autre, avec une magie discrète et classe. Son film aurait pu tomber dans l’écueil du lourd, perdre tout à fait l’intérêt du spectateur, épuiser que sais-je… au lieu de cela il interroge et bouscule, avec humour, intelligence, et un brin de désuétude.

Il nous offre en dernier lieu de découvrir chez nous la faculté de rire de ce qui nous échappe, et de constater une fois encore que le cauchemar des uns fait souvent le bonheur des autres. Un film qui mérite de devenir culte !

Réalité, de Quentin Dupieux, avec Alain Chabat, Elodie Bouchez et Jonathan Lambert.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.