Big Eyes, de Tim Burton

Dix ans que Tim Burton s’enfermait dans le sombre, allant jusqu’à offrir une version gothique d’Alice au pays des merveilles. Le réalisateur n’en finissait plus ces dernières années, de réunir son épouse Helena Bonham Carter et son acteur fétiche Johnny Depp dans ses films. Chacun des acteurs s’enfermait peu à peu dans une caricature de lui-même, enfermant par là même le réalisateur dans une case si définie qu’on se disait parfois : « tiens, je verrais bien un Burton… ou pas ».
Osons le dire, depuis Big Fish, Tim Burton ne nous impressionnait plus, se répétait, s’abîmait dans une logorrhée stérile.
Si Burton était devenu une règle, son dernier film, Big Eyes, en est l’exception même. Le réalisateur offre ici un biopic, agrémenté de sa vision personnelle, sans mauvais jeu de mots, amélioré par le regard fantastique qu’il est capable de poser sur une histoire. Décidément, le Big lui va à merveille.
Big Eyes décrit la vie de la peintre Margaret Ulbrich, qui épousa un jour Walter Keane, un sombre escroc qui pendant dix ans fit passer les oeuvres de sa femme pour les siennes, prétextant qu’un peintre faisait vendre davantage qu’une artiste féminine. On y voit l’évolution d’une femme à la fin des années 50 aux Etats Unis, période à laquelle le divorce n’était pas encore admis et nuisait particulièrement aux femmes éprises de liberté. On y voit l’actrice Amy Adams incarner admirablement l’artiste qui, pour le bien de son foyer, et par manque de courage face à l’emprise de son époux, décida de laisser la paternité de ses propres oeuvres à celui-ci. Big Eyes est en cela une merveilleuse illustration de la désolante dépossession des femmes à cette époque, doublée d’une belle métaphore des oeuvres abandonnées par leur auteur, des personnages orphelins (thème principal des peintures de l’artiste) devenus orphelins de l’art.
 Pour un peu, le film manquerait presque de cette fantaisie dont est capable Tim Burton, qui a peut-être voulu faire un film plus sobre, plus respectueux aussi, puisqu’il s’agit d’un biopic. Par ailleurs, cette conduite permet aux acteurs, et notamment à Christoph Watlz, épatant, de laisser libre cours à son jeu, montrant ici une palette plus intéressante que celle proposée dans le film de Tarantino, Inglorious Bastards. La dernière fois qu’on avait vu un biopic si attachant, si riche et si subtile et libre, c’était pour Frida, biopic consacré à Frida Khalo par Julie Taymor en 2002. Il est troublant de voir en effet que les deux biopics sont consacrés à deux peintres, deux femmes exceptionnelles, qui se sont battues toutes deux pour la liberté face à des hommes qui les emprisonnent, et s’échappent par la peinture.
Si le film de Tim Burton possède la fraîcheur de Frida, il ne va pas jusqu’à grossir le trait, et teinte juste d’un brin de fantastique quelques passages du film, sortes de visions fabuleuses et inquiétantes. Le tout est absolument lumineux, avec cette art du conte que l’on connaît au réalisateur, qui s’approche pour une fois ici de quelque chose de plus authentique et sincère. Une réussite !
Big Eyes, Tim Burton, sortie le 18 mars 2015 au cinéma.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.