Entretien avec Nosfell

Nosfell a accepté de rencontrer PILC Mag le mois dernier, pour notre plus grand plaisir ! Découvrez cet artiste !

 Comme ça, vous fêtez vos dix ans de carrière ?

Alors, dans le domaine de la musique, c’est vrai qu’on parle de carrière, mais je ne me sens pas très carriériste en réalité. Ce qui me plaît, c’est plutôt de penser que ça va être les dix ans du premier album. Un premier enregistrement, c’est un moment important. C’est plus ça, que j’ai envie de célébrer en réalité. Je vais davantage axer le concert là-dessus, sur des vieux morceaux que je n’ai pas joués depuis longtemps, mélangés à des nouveaux.

 Sachant que vous chantez de toute façon depuis bien avant le premier album… 

Oui absolument. Oui, parce qu’en réalité, le premier concert c’était dans un petit bar Rue des Anciennes Mairies à Nanterre, en 1999, en face de l’actuelle Maison de la musique.

Vous fêtez ça uniquement avec votre public ? :)

C’est une bonne question ! (Rires) Est-ce que je vais faire une fête après ? Non je pense que c’est une aventure qu’on a traversée tous ensemble avec l’audience qui veut bien me prêter ses oreilles depuis tout ce temps-là, et les nouveaux arrivants, et ça va être vraiment ce soir-là au Trianon. Et puis après, je vais regarder devant moi. Parce que je ne suis pas très nostalgique ! Mais je respecte cette partie de mon public qui est un peu nostalgique, parce qu’on l’est tous quand on suit un chanteur je pense. On place une charge affective dans certaines chansons, qui est totalement différente de la manière dont un créateur peut voir ses musiques ou ses chansons. Je sens bien la tension qui monte quand je joue des vielles musiques…

 Oui, il y a eu une évolution depuis le début. Vous faites des musiques pour Découfflé, un illustrateur a illustré votre livre, vous avez écrit un opéra…

Oui, j’ai écrit un opéra, et donc une histoire qui est un conte, une histoire courte qui tient en six feuillets, qui est plus dans une forme dramaturgique proche du conte, et qui est illustré par Ludovic Debeurme. Et il y a effectivement une illustration sonore qui est une musique pour orchestre.

 Et maintenant une orientation un peu plus pop, dans le dernier album ?

Oui c’est vrai. C’est un terme qui m’intéresse parce que… la racine, c’est populaire. Je considère que j’ai toujours fait de la musique populaire, et en même temps je me méfie du terme pop car je ne fais pas de la pop non plus. Ce n’est ni de la pop française, ni de la pop anglaise. Je ne suis pas vraiment là-dedans. Mais je pense qu’il y a peut-être quelque chose d’un peu plus lumineux dans la manière d’écrire les arrangements sur ce disque-là, où j’ai un peu moins resserré certaines harmonies, même si je suis quand même accroc à différents degrés en harmonisation. J’ai tendance à diminuer les accords pour resserrer un petit peu plus. Là j’ai un peu plus ouvert sur certains morceaux, et puis je suis revenu à une manière d’écrire qui est plus proche de celle du premier album où ça ne me dérange pas d’être sur des chansons plutôt modales, où il y a un seul mode harmonique dans la chanson. Ca ne me dérange pas de faire tourner plusieurs fois un même accord pendant plusieurs mesures, alors que sur les derniers disques on faisait des structures qui étaient un peu plus complexes, avec des virages harmoniques un peu tout le temps. Là, c’était peut-être revenir à quelque chose de plus basique.

 C’est peut-être ce qui fait aussi que le dernier album est plus accessible ?

Que les autres ? Oui, peut-être qu’il est plus accessible. Ce n’était pas forcément une fin en soi.

Mais je pense qu’à certains égards il est plus accessible oui, notamment parce que je fais un pas de côté par rapport à cet univers que je conte, qui est tatoué sur ma peau, et qui s’illustre par des histoires que je vais raconter sur scène en évoquant des noms de personnages. J’ai bouclé la boucle, j’avais prévu depuis le premier album de faire un triptique et une annexe, donc tout est fait. L’annexe étant l’opéra, qui résout une forme d’équation narrative autour de tout ce projet là. Du coup, j’avais envie de faire un disque qui serait un peu une parenthèse, un sas de décompression où je me concentrerais davantage sur la musique, et aussi sur l’écriture des textes mais… j’ai fait des rencontres qui font que je me suis un peu soulagé à cet endroit là, puisque j’ai travaillé avec Dick Annegarn et Dominique A sur quatre textes. C’est une belle part pour un album qui comporte 14 pistes, dont deux morceaux de transition…

Du coup, ça m’a forcément emmené ailleurs, même si je leur ai proposé des notes d’intention, pour essayer de diriger un peu le propos. Je ne les ai pas emmenés dans mon univers personnel, j’ai plutôt essayé d’ouvrir et de voir ce qu’on pouvait trouver en commun. Ca m’a poussé aussi à être dans une forme d’ouverture, de simplicité. Il y a peut-être quelque chose de plus direct aussi.

 Que va-t-il se passer au Trianon ?

Il va y avoir une course contre la montre, parce qu’on a un couvre-feu à 22h30 ! (Rires) Et j’ai envie de jouer beaucoup de musiques. Je ne veux pas non plus que ce soit indigeste, mais j’ai envie de faire les choses simplement, car ces six derniers moi j’ai beaucoup travaillé avec Decoufflé sur la pièce Contact, qu’on a montée avec la compagnie. C’est une pièce qui est assez importante. Ils sont quatorze danseurs, on est deux musiciens, et on a fait l’album qui va sortir, qui est déjà tout prêt. Donc on a fait un disque cet hiver, beaucoup de choses autour de ce spectacle. Il y a quelque chose de l’art total, où je joue un rôle, je change de costume, je danse (Rires), je joue un peu la comédie et tout ça, donc… là pour ce concert du 4 mars, j’ai envie de recentrer sur la musique, et sur la performance musicale. J’ai envie de rendre hommage à ce premier disque qui m’a lancé, qui m’a fait découvrir au public, mais absolument pas dans la manière dont il a été écrit puisque ça, je le laisse au passé. Je remanie un peu les arrangements, je fais revenir le violoncelle, qui est un instrument qui est très important dans ce disque là, c’est pourquoi je le fais revenir. C’est une manière pour moi de faire une grande fresque où je vais jouer des choses récentes mais mêlées à ce premier album que je vais jouer dans son intégralité.

 Comment on en arrive à faire la musique d’un spectacle, et incarner en même temps le personnage ? Elargir ses palettes de manière à être si présent sur scène ?

Je pense que ça a toujours été avec moi. Depuis mes premiers concerts, la notion de transversalité a toujours été très importante. Ne serait-ce que par le fait que j’ai toujours impliqué le corps, d’une manière dédiée à la scène, une manière d’utiliser mon corps, comme je ne pourrais pas le faire dans la vie de tous les jours. Ce qui m’intéresse, c’est de pousser le corps dans différents états. Du coup, je pense qu’à cet endroit là il y a un pont entre le spectacle vivant et la musique que j’essaie de proposer. Je pense qu’il y a aussi des velléités, dans le fait de vouloir raconter quelque chose, de proposer un semblant de dramaturgie, même si ça a toujours été un peu bordélique, et que j’ai toujours mis la priorité sur la musique dans mes concerts. Mais il y a toujours eu une dimension théâtrale dans beaucoup de chansons où j’incarne différents personnages. Une petite fille, un vieil homme, une jeune femme… Ca passe par des couleurs vocales que je vais aller chercher avec mon appareil vocal, c’est ce que j’essaie de proposer sans être dans la démonstration. C’est davantage pour me faire moi-même le théâtre de mes propres personnages,  de mes propres histoires. Je pense que ça aurait pu se passer dans l’autre sens, c’est à dire que j’aurais pu être comédien, ou danseur et à un moment donné recentrer sur quelque chose de plus minimaliste. Pour l’instant je fais l’inverse, mais peut-être pour mieux revenir à mes débuts. En tout cas cette longue parenthèse avec le spectacle vivant est quelque chose qui aura été extrêmement enrichissant pour moi. Ca m’a permis de mieux aborder mon propre travail, et le travail d’équipe.

 Il y a d’autres metteurs en scène avec lesquels vous auriez envie de travailler ?

Ah oui, il y en a plein ! J’ai travaillé de manière différente avec une chorégraphe que j’admire beaucoup, qui s’appelle Marlène Monteiro Freitas, que j’aime beaucoup, qui est une très belle danseuse mais qui est aussi chorégraphe. J’admire beaucoup le travail de Marcial Di Fonzo Bo….

 En parlant de spectacle vivant, pourquoi pas un spectacle qui mêlerait musique et langue des signes ?

Oui, ça ça serait intéressant. C’est marrant que vous parliez de ça parce qu’on a fait un mois à Chaillot avec Contact, et on a eu des sessions avec de la Langue des signes, et beaucoup de personnes dans l’audience ont cru que c’était dans le spectacle. Aussi parce que Philippe Decoufflé, chaque fois qu’il y a un élément extérieur au spectacle comme ça doit être intégré dans le spectacle, donc les traducteurs étaient costumés, et avaient aussi une posture de comédiens, c’est pas juste mis de côté, ils étaient intégrés à la scénographie, et à la mise en scène. Oui, c’est quelque chose qui m’intéresse. Je m’y intéresse petit à petit, j’ai des amis qui pratiquent cette langue.

 Parlez-nous des rendez-vous que vous auriez manqué, des gens avec lesquels vous auriez aimé travailler, et avec qui ça n’a pas été possible ?

Il y a des rencontres que j’aurais aimé approfondir. Je pense à Daniel Darc, avec qui j’ai travaillé, qui m’a fait l’honneur de chanter une de mes chansons, et qui a disparu un peu brutalement. Je pense à Alain Bashung aussi que j’ai rencontré de très loin, avec qui on a eu un échange assez marquant pour moi. Il a été très encourageant. J’ai toujours admiré à la fois son parcours, tous les chemins de traverse qu’il a pu parcourir et la manière dont il a géré son succès. J’ai connu Alain Bashung avec Imprudence, et c’est un disque qui m’a vraiment marqué dans l’écriture, dans le son, dans la manière de produire, de travailler avec les différents invités.

J’ai pas beaucoup de regrets en fait… Il y a forcément des choses à côté desquelles je suis passé dans mon modeste parcours, mais j’ai l’impression d’avoir choisi tous les chemins que j’ai empruntés. Ce sont aussi des chemins de traverse d’ailleurs avec tout ce que ça implique comme remise en question… qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce que c’est être chanteur ici ? d’être performer quand on a la culture musicale que j’ai ? On est souvent en conflit… mais ce sont des choix qui doivent être amusants à réaliser et je pense qu’il ne faut rien lâcher.

 Oui, vous disiez que vous n’êtes pas carriériste, vous parlez de parcours plus que de carrière, vous êtes content d’en être là ? Vous êtes satisfait ?

Oui je pense. Bien sûr il y a des choses qui restent…

 C’est une liberté ?

Oui, c’est primordial. Sinon, pourquoi faire ce qu’on fait ? C’est une chance ! Il faut prendre des risques, on n’a pas le choix. Il faut prendre le risque de moins bien gagner sa vie, d’être parfois dans des paradoxes où on est à la fois très exposés et en même temps on a l’impression de ne pas assez travailler… et parfois l’inverse ! (Rires)

Ca fait partie de la vie de musicien, et de la vie de chanteur aussi, qui est différente de la vie de musicien à certains égards. Les frustrations que je peux avoir sont plus liées à ma manière de faire de la musique. Il y a des choses que j’aimerais pouvoir faire. Je crois que l’exercice que j’ai essayé de faire avec Amour massif que j’ai sorti il y a un an, c’est justement le travail que j’ai dû faire sur les arrangements. J’ai beaucoup travaillé sur les cuivres, ça m’a demandé énormément de temps. Il y a des choses qui me satisfont moyennement et que j’aimerais être capable de peaufiner. C’est plus un rapport à la musique directement.

D’ailleurs, je pense à cette notion de victoire de la musique. C’est très bien, j’ai pas de problème avec ça, mais cette notion de victoire par exemple est juste commerciale. Alors évidemment, c’est la victoire de la musique, celle qui est victorieuse comme ça… mais un musicien ne peut pas être victorieux sur la musique. Pour moi, on fait de la musique pour être de meilleures personnes, arriver à mieux se connaître…

 Et pas pour devenir quelqu’un et se faire connaître….

Oui voilà. Et si ça arrive alors tant mieux, car on a tous des égos à satisfaire, et puis parce qu’on est dans une société qui est très complexe à l’endroit des individualités. Il faut juste arriver à rééquilibrer tout ça. Il ne faut pas perdre de vue que ce qu’il faut faire c’est…. ce que vous venez de dire en réalité ! (Rires)

 Vous ne pourriez pas vivre sans musique alors ?

Ah oui ça c’est sûr. C’est une chance inouïe de pouvoir faire ça. Je me lève le matin en me demandant ce que je vais bien pouvoir mettre en place et je souhaite de tout coeur que ça ne s’arrête que le jour où je fermerai les yeux définitivement. C’est ce qui me fait vivre, la musique. Dans ma tête,  quoi. Je pense à la musique tout le temps. Souvent on me dit «à quoi tu penses ?», je dis «à de la musique».

 Et justement, dans dix ans vous vous imaginez où ?

Oui ! Je n’ai pas de projet particulier, si ce n’est de continuer d’écrire. Peut-être justement que c’est quelque chose que j’aimerais affiner ça, l’écriture des mots. J’ai toujours beaucoup de chemin à parcourir parce que c’est en parallèle de la musique. Ca me fascine et m’intimide en même temps. Ca m’intimide beaucoup plus que de faire de la musique, du coup j’espère évoluer à cet endroit là, et continuer de jouer.

 C’est pour ça que vous avez écrit dans votre langue inventée ? 

Non… peut-être qu’il y a de ça… mais cette langue inventée c’est davantage un travail sur moi initialement, c’est quelque chose qui me vient de mon père qui était polyglotte, et qui me réveillait la nuit pour que je lui raconte mes rêves. Il avait toute une espèce de rituels avec le fils unique que j’étais, jusqu’à mes dix ans. Des rituels qui étaient liés au langage, à la transmission, au conte. C’était des espèces de colloques nocturnes qu’il instiguait, et dont j’étais le sujet. Pendant ce temps il me transmettait un certain nombre de choses et notamment cette question de la langue, des racines… c’est comme ça que je l’interprète aujourd’hui, avec le recul. Quand je savais à peine écrire, il me faisait noter des listes de mots, puis il a disparu brutalement et j’ai toujours gardé ces listes comme des fétiches. Je les ai souvent répétées un peu comme des litanies pour ne pas les oublier.

J’ai transformé ces mots, c’est devenu la base étymologique de ce vocable, et je l’ai intégrée naturellement à ma musique. Mais le premier album est parsemé également de paroles en anglais. C’est une pratique à laquelle je passe beaucoup de temps et qui me semble intime, qui m’a toujours influencé. J’ai commencé par ça d’ailleurs. Quand j’étais au lycée, mon camarade de classe m’avait prêté le quatre pistes de son père, qui permettait de faire la guitare, la voix et quelques arrangements. Je faisais déjà mes petites structures avec mes textes. Je me suis beaucoup inspiré de Neil Young, de Jonnhy Mitchel, de tous ces song writers là. Que des anglo-saxons !

En parallèle j’apprenais la poésie à l’école, et du coup, ces formats très courts, c’est quelque chose que j’ai répété et commencé à créer dès le début, dès le moment où j’ai commencé à jouer de la guitare.

Donc je pense que le travail de ce langage, c’est une démarche peut-être plus poétique, comme essayer de trouver une couleur à mon âme, quelque part, à ce que j’ai envie de transmettre. Et en même temps, c’est un outil musical, puisque ça me permet d’aller chercher des inflexions vocales, des couleurs vocales que je n’attends pas forcément avec l’anglais ou avec la langue française.

Ca apporte aussi une part de mystère, mais ça a aussi tendance à s’épuiser, dans l’écriture de chansons. C’est que, comme j’aime écrire des chansons avec des motifs qui se répètent : des couplets, des refrains, des choses un peu classiques, même si j’essaie que ça ne le soit pas trop au final, c’est quand même ce qui m’influence, et c’est quand même la base de l’écriture.

Je pense que ça doit s’intégrer au bout d’un moment dans une autre forme, une autre manière de faire de la musique, de la structurer. Mais j’ai toujours pratiqué une forme de syncrétisme des langues.

D’ailleurs, dans le premier album souvent les voix aigües, ces personnages qui sont comme des fantômes ou des enfants, ce sont eux qui chantent dans cette langue là. La place du conteur, elle est plutôt en anglais. Dans le premier album c’est vraiment pensé comme ça.  Je chante dans ma langue, mais ce sont les personnages d’enfants qui chantent comme ça.

 «Dans ma langue»…

Oui, dans ma langue… rires.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.