Voir son steak comme un animal mort, Martin Gibert

La plupart des gens désirent le bien des animaux. Mais voilà: ils aiment aussi leur steak. C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la viande. Nous ne voulons pas voir que ce que nous mangeons, c’est de l’animal mort.

De plus en plus de chercheurs expliquent ce phénomène de «dissonance cognitive» par des pratiques sociales et des croyances qui visent précisément à occulter la souffrance animale. Tout converge pour nous convaincre, depuis l’enfance, qu’il est normal, naturel et nécessaire de consommer des produits d’origine animale. Pourtant, dans les faits, rien n’est moins vrai – tant du point de vue de la santé que de l’éthique animale et environnementale.

Dans cet essai accessible et engagé, Martin Gibert propose une synthèse des débats contemporains sur le paradoxe de la viande. Ce faisant, il présente le véganisme, un mouvement moral et politique en pleine émergence qui lutte pour la justice animale, sociale et environnementale.

Dans son ouvrage Voir son steak comme un animal mort, Martin Gibert ne nous apprend rien de plus qu’Aymeric Caron, Jonathan Safran Foer ou Peter Singer sur la condition des animaux dans notre société… de leur naissance à notre assiette. Nous savons, pour ceux qui ont déjà parcouru et lu des ouvrages sur le sujet, que l’animal tient dans notre société une place inférieure, qu’il est davantage considéré comme un moyen, un outil, qu’un être à part entière. Nous savons ces chiffres rappelés ici, qui somment l’esprit de prendre conscience des atrocités commises par les hommes d’un siècle plus qu’un autre, des atrocités qui vont en nombre toujours croissant, l’homme redoublant chaque décennie d’ingéniosité à mesure que sa cruauté grandit.

Voir son steak comme un animal mort n’aborde pas les choses différemment : il est un constat à la première personne, avec sa mémoire et ses témoignages, ses arguments, peut-être péchant par absence de nouveauté. Là où l’ouvrage devient extrêmement intéressant, c’est dans son point de vue pur : il s’agit ici du regard d’un philosophe s’intéressant profondément à la justice sociale, à l’humanité au sens le plus nombre du terme.

On y apprend donc qu’un homme peut être humaniste, oui, mais humaniste exclusif : dans cet humanisme, il n’inclut pas les êtres qui lui semblent inférieurs, se plaçant par conséquent lui-même en haut d’une pyramide chimérique. Par là-même, il cesse d’être humaniste. Le véritable humanisme, est celui qui est inclusif, et qui prône le bien de chacun, sans restriction ni échelle de valeur.

Bien sûr, le livre rappelle plus simplement  à quel point il est absurde de dire « j’aime les animaux » et de « manger les animaux ». On pourra inventer différentes sortes de moyens de déculpabilisation : il ne s’agira que de distraire nos dissonances cognitives. Ce terme, très employé en psychologie sociale au Québec, désigne l’inconfort mental dans lequel nous place une contradiction. Manger les animaux alors qu’on les aime aussi vivants, c’est une contradiction, qu’on le veuille ou non. On pourra toujours s’inventer qu’ils sont « là pour ça », que « nous sommes des omnivores, et mêmes des carnivores, la preuve que si on était sur un bateau avec un lapin on le mangerait pour survivre parce que l’homme est supérieur à lui », tout cela est bien embêtant pour notre morale, qui s’accommode tant bien que mal de ce que nous lui faisons digérer… de force.

Le livre ne parle pas seulement de la cause animale, il nous parle avant tout de l’humain et de ses incohérences. Il nous parle donc d’humanisme. Il nous parle de la psychologie de groupe (que nous avons trop peu tendance à étudier, ce qui est bien dommage car cela pourrait nous aider à bien des égards). Il nous parle d’histoire, et en substance, il nous parle d’avenir. En nous mettant au pied du mur, et en nous montrant ce que sont nos actes vis-à-vis de la morale, il nous confronte à un présent d’une toute autre dimension. L’angle de vue change sur plein de choses, et pas seulement sur le steak. C’était sans doute le but visé, et c’est plutôt réussi. Un livre très très intelligent, à mettre entre toutes les mains.

Voir son steak comme un animal mort, Martin Gibert, Lux Editions, Mai 2015, 200 pages, 18 euros.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.