Winter, de Rick Bass

Winter est le récit de l’installation de Rick Bass et de sa femme dans un coin reculé du Montana en plein hiver. Pas d’électricité, pas de téléphone, juste un saloon à une demi-heure de route. Mais une vallée comme au début du monde, une nature splendide et cruelle. Par moins trente-neuf degrés, le rêve se fait parfois souffrance. Dans une prose lumineuse, le défenseur de l’environnement Rick Bass redécouvre, au terme d’un progressif dépouillement, l’essentiel.

Winter est écrit comme un journal, il se lit comme un roman. C’est avant tout le récit d’un décentrement, du déplacement d’un couple de la ville à l’isolement, de la ville à l’hiver. Par là-même, c’est aussi le récit d’un apprentissage, d’une émancipation. Rick Bass y évoque bien sûr, comme le titre de l’ouvrage l’indique, son obsession absolue pour le froid, pour la rudesse d’une région sans pitié. Ses réflexions intimes oscillent entre la peur, l’étonnement de voir un thermomètre redescendre encore plus bas, faisait regretter à l’auteur d’avoir à brûler tant de mélèzes, et la déception de voir ce même thermomètre remonter par moment, et surtout à l’arrivée du printemps : parce que quand même, on est là pour le froid, et l’odeur du mélèze brûlé. En cela, l’auteur semble un peu schizophrène : tout l’effraie et le porter à se méfier, lui, l’homme de la ville qui manque de se tronçonner l’artère fémorale en plein après-midi par moins vingt degrés.

Il y a cette obsession du froid, et cette obsession des gens : les gens que l’on fuit, les gens qui nous rendent curieux, ceux avec qui on avait choisi de vivre seuls et isolés, et qui nous font l’affront de faire un enfant ensemble, ce qui n’était pas permis ni prévu, dans cette réclusion d’amis. Il y a les touristes que l’on redoute, maintenant qu’on évolue dans la vallée comme un autochtone, un habitué (même si on ne manie pas bien l’art de la réparation de générateur). Il y a donc ce cap qui nous sépare des autres parce qu’on l’a franchi, parce qu’on s’affranchit de la vie en société, et du reste. Retrouver le froid, c’est retrouver le danger, retrouver la nature, et quitter une certaine forme d’humanité.

Rick Bass évoque aussi les problèmes que suscite une vie en autarcie dans un milieu hostile : on y brûle du carburant et du bois, donc de la forêt, pour pouvoir survivre ici plutôt que vivre ailleurs. Dans ces conditions, que laisse-t-on de cette forêt à nos enfants ? Peut-être un arbre tronçonné, qu’on exposera dans le jardin pour plus tard, en attendant de le brûler lors des hivers plus rigoureux.

Winter est aussi un livre sur la solitude à deux. S’isoler en couple, c’est retrouver ensemble sa solitude particulière, son propre jardin intérieur. Ainsi, sans le vouloir peut-être, comme une ultime révélation, il évoque le fait de s’aventurer à une autre forme de solitude commune : deux solitudes entières, qui se côtoient.

Un livre qu’on peut lire en hiver, au printemps, en été, à l’automne : il fait voyager alors qu’importe ! Il nous emmène dans cet endroit si loin de ce que nous connaissons, nous les citadins. Il se lit facilement et se dévore même, alors qu’on aurait envie de le déguster, de le faire durer. Mais le bois brûle plus vite qu’il n’y paraît, et les pages se consument très vite. Rick Bass, on y reviendra !

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.