Eloge des mangeurs d’hommes : Loups, ours, requins… sauvons-les !, de Yves Paccalet

 Le titre peut sembler racoleur, provocateur. D’autant que l’on sait que Yves Paccalet n’en est pas à son premier ouvrage sur la question : L’humanité disparaitra, bon débarras ! nous amenait déjà peu ou proue sur les chemins de la critique de l’humain. Nous aurions tort cependant de ne pas accorder de crédit à ce spécialiste des animaux, et plus particulièrement de la faune marine : il fut longtemps l’un des membres de l’équipage du Calypso, le célèbre navire du commandant Cousteau. A ce titre, il a participé à de nombreuses études, fait le tour du monde, et observé de nombreuses espèces que l’homme se plait à mettre en danger au fil des siècles.

Les trois premiers chapitres concernent trois espèces qui font désormais davantage partie du domaine littéraire, infantile et mythologique de nos vies de citadins : je veux parler du requin, du loup et de l’ours. Le requin fait encore parler de lui du côté de la Réunion, où il happe de temps en temps des planchistes ou des nageurs. Le second est pris pour cible cette année encore par la ministre de l’écologie Ségolène Royal (!), qui prétend défendre ainsi haut et fort ses bergers français et leurs troupeaux. L’ours a été éradiqué du territoire hexagonal et les tentatives timides et sabotées de sa réintroduction dans les Pyrénées font parfois couler un peu d’encre. Ces trois là, donc, sont pris pour cibles. Régulièrement, et tant qu’il est question de les voir pointer le bout de leur nez.

En réalité, le requin ne tue que 10 personnes par an, sur la planète entière. Le loup n’est pas présent chez nous en grande quantité : 250 individus. L’ours n’est pas en odeur de sainteté et toutes les tentatives de réintroduction sont laborieuses. Il ne doit exister qu’une quinzaine d’ours dans les Pyrénées. Ailleurs en Europe, (en Espagne par exemple) ils sont au contraire protégés.

Le requin infeste les océans ? Au « XXème siècle, ils ont attaqué environ cent humains et causé une dizaine de morts. Dans le même temps, les hommes pêchent, c’est-à-dire tuent, environ 100 millions de requins de toutes catégories, des plus petits aux plus grands ». Si l’on remet les choses dans leur contexte, il est bien évident que ce n’est pas le requin qui menace l’humain, mais bien l’inverse. En outre, si certains peuvent être affamés, c’est de notre faute : nous vidons les océans. Ils attaquent des planchistes ? Bien souvent, ceux-ci se baignent au mauvais moment (à la tombée de la nuit), près de stations d’évacuation de sang d’abattoirs, etc… Que dire des consignes de prudence qui ne sont tout simplement pas respectées ?

Le loup se reproduit trop ? L’auteur nous apprend que les loups vivent en meute, et que chaque meute est dirigée par un couple, seul de la troupe à posséder l’autorisation de se reproduire. Ce qui ralentit considérablement l’expansion des individus quel que soit leur territoire. « Quand bien même, ils sont trop nombreux ! ». 250 ! A l’époque du paléolithique, « il n’est pas impossible (que) la population totale des humains sur la Terre – quelque dix millions de sujets – soit à peu près la même que celle des loups. » Seulement voilà, aujourd’hui nous sommes (rien qu’en France) 70 millions d’humains pour 250 loups. La tendance s’est inversée, c’est incontestable, et si le loup est devenu gênant, c’est parce que l’homme s’est attribué tout le territoire !

L’ours ne subit pas un sort différent. Ces trois animaux ont fait couler beaucoup d’encre, fait frissonner plus d’un humain (de manière justifiée ou non) et donné naissance à de nombreux films : Des dents de la mer au Loup du Gévaudan, en passant par La peau de l’ours de Joy Sorman, chacun porte son lot de mythologie néfaste… toute une mythologie créée de toute pièce par l’humain.

Dans d’autres chapitres, l’auteur explique que cette tendance touche de nombreuses autres espèces, pour des raisons moins folkloriques et non moins honteuses : les rhinocéros sont chassés pour leur défense, ainsi que les éléphants. Les lions, les girafes, les léopards sont la cible de richissimes chasseurs en mal de frissons. Les singes sont victimes de la déforestation. Les tigres et les ours sont chassés pour les propriétés de leur bile ou autre vertu médicinale. La liste serait bien trop longue à développer dans un article, et je ne peux que vous conseiller de vous procurer le livre pour en apprendre davantage. A titre d’exemple, l’un des animaux les plus majestueux, puissant, attachant de la planète disparaitra complètement (à l’exception de quelques spécimens dans les zoos) d’ici une dizaine d’année, donc en 2025 si la tendance n’est pas inversée : En Asie, il ne reste que 30 000 éléphants, alors qu’ils étaient 3 millions à la fin du XIXème siècle. Nous en avons donc éradiqué 99% là-bas. En Afrique, ils étaient 5 millions en 1930. Il n’en reste que 500 000. Nous avons donc éradiqué 90% de leur population là-bas en moins d’un siècle. Certains scientifiques, à l’heure où était écrit le livre en 2014, affirmaient que la barre des 300 000 avait été dépassée…

Qu’allons-nous dire à nos enfants, nos petits enfants lorsqu’ils trouveront un livre avec Dumbo en couverture ? Comment allons-nous illustrer les mythes, légendes et contes qui parlent de ces animaux que nous sommes en train de faire disparaître ? Qu’allons nous leur raconter comme mensonge pour ne pas avouer que nous n’avons rien fait pour les préserver ? Et au nom de quoi laissons-nous faire ?

Le problème de l’extinction des abeilles est bien connu désormais : elles disparaissent, et sans elles nous courons le risque de voir disparaitre des spécimens végétaux hautement intéressants et utiles à notre survie. Les éléphants, et tous les autres animaux de la planète jouent un rôle non moins grand pour la nature : « Pour leur part, les éléphants sont, depuis belle lurette, connus comme les « jardiniers » de la savane et de la forêt. Ils cassent, certes, des arbres dont ils convoient le feuillage, notamment à la saison sèche. Mais ils engloutissent des fruits et des graines, qu’ils « préparent » grâce à leurs sucs digestifs et restituent à l’environnement dans un monticule de fumier fertile. Là où les pachydermes disparaissent, la sylve se régénère mal et trop lentement… ». Qui se souvient encore assez de ses cours pour savoir ces choses là ? Qui s’en soucie au fond ?

Loin d’être un ouvrage provocateur, le livre de Yves Paccalet remet les choses (et l’humain) à leur place avec des chiffres, des faits, et la science. S’écarter de ce bon sens ne relève que de la politique et de l’intérêt individuel de quelques uns : qui représentent malheureusement la majeure partie de ceux qui tirent les ficèles en matière de protection de l’environnement. Pour le reste… nous ne sommes qu’un énorme lot d’ignorants, maintenus bien volontiers dans une ignorance béate qui nous perdra.

Un livre à lire, pour combler un manque de connaissances, anéantir des idées reçues, et acquérir une vigilance mieux dirigée. Une nécessité.

Aux Editions Arthaud

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.