Un roman anglais, de Stéphanie Hochet

Quelque chose s’est déréglé dans la mécanique. Celle du temps, mais celle de la littérature aussi. Stéphanie Hochet a publié son dernier roman chez Payot-Rivages, sous le titre « Un roman anglais ». Soudain distraite, mon cerveau fait ce lapsus : il s’agit d’avantage d’un moment anglais que d’un roman du même nom, car si les personnages se trouvent en Angleterre, et en ont les manières, la grande action, elle se déroule Outre-Manche, et envoie milliers de soldats Outre-Tombe : c’est la Grande Guerre.

Le temps s’est déréglé, donc, et c’est auprès de Anna Whig et de son mari Edo Edward uard, horloger, que Stéphanie Hochet nous emmène. Ensemble, ils ont eu, à un instant T, un enfant dénommé Jack. Pour Edward, ce fait s’intègre parfaitement dans les rouages de la vie, celles de l’horloge du couple. Pour Anna, il s’agit d’un moment difficile, qui s’étend, s’étire, et donne à Stéphanie Hochet le prétexte idéal à l’évocation de la maternité et de ses pulsions contraires. Elle décide d’embaucher George, une femme qui sans doute a quelque chose de George Eliot, puisqu’il n’y a pas de hasards, uniquement des rencontres. Entre la lettre d’embauche et l’arrivée de la garde-d’enfant, plusieurs paragraphes qui laissent place à la rêverie et l’attente, où l’on imagine un être comme on voudrait qu’il soit, peut-être. Soudain c’est l’étonnement Orlandesque : George est un homme !

Avec cette arrivée étonnante, la mécanique s’enraille. Le roman glisse peu à peu vers une folie intime qui, pour être éloignée des grandioses de la perversité bien connue (et très appréciée) dans les romans de l’auteur, n’en dégage pas moins une étrangeté insaisissable. Tout, dans ce roman, se rapporte au temps. S’imaginer que cette sensation ne provient que du métier d’Edouard serait une erreur : Nous sommes après tout au moment où un siècle bascule vers un autre, où la guerre devient barbare et prévoit de laisser des traces pour les décennies à venir. Nous sommes au moment où une femme se rend compte, peut-être, qu’elle ne va pas laisser les traces (un enfant) qu’elle aurait souhaité laisser (un texte ?). Nous sommes au moment où les femmes s’apprêtent à réclamer pour de bon leur liberté. Nous sommes entre deux carnages qui enlèveront pour un moment leur jeunesse à plusieurs pays.

Il y a, enfin, cet instant d’un chapitre, où tout semble se résumer et s’épanouir pour de bon (y compris l’écriture de l’auteur) : une étreinte pleine d’audace et de pudeur à la fois, chargée d’envie et de dégoût, d’étonnement aussi. C’est peut-être en ce moment fou et précieux où la liberté éclate souverainement, qu’il faut réfugier l’admiration du lecteur que nous sommes. Bien sûr, le roman évoquera bien des choses aux admirateurs de Woolf. Il donnera envie de relire Orlando, de revoir The Hours, de se plonger dans Les vagues. Avant tout, il reste pour moi ce moment d’égarement transformant à jamais une femme par le prisme de l’émancipation. S’il faut passer par l’Angleterre et ses cottages pour arriver à une si belle chose, alors go ahead and feel free.

 Un roman anglais, Stéphanie Hochet, Payot-Rivages, Mai 2015, 170 pages, 17 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.