Star Wars Episode VII le réveil de la force

Mais qui a peur du côté obscur ?

La suite de la célèbre saga, trente ans après les événements du Retour du Jedi.

Rarement ces derniers temps un film n’aura suscité autant d’engouement, d’attentes mais aussi de craintes. Engouement car après une prélogie décevante, la saga devait une revanche à son public à la mesure de son aura. Attente car trente après, le choix de reprendre le casting d’époque et de l’associer à des quasi-inconnus tenait à la fois du pari un peu fou mais aussi de la volonté de revenir aux sources même du succès original. Craintes enfin, quand s’ajoutaient bout à bout la profusion des colosses hollywoodiens, le contrôle quelque peu despotique de Disney et la politique du secret digne des années kubrickiennes, tous les doutes et interrogations étaient permis voire légitimes.

Le choix de JJ Abrams pour insuffler un second souffle à la franchise n’est point innocent. Le trublion s’est déjà illustré sur l’autre grande marque de science-fiction, Star Trek, si ce n’est avec succès, au moins avec efficacité. Fan de Star Wars de la première heure, le cinéaste s’est toujours montré proche de ses aînés Lucas et Spielberg, avec en point d’orgue une ode à leur cinéma, le mésestimé Super 8.  Surtout, l’homme s’est attiré au fil du temps la faveur des medias et des critiques, et on lui accorde à tort ou à raison cette image d’artiste néoclassique qui sied aussi bien à Clint Eastwood qu’à James Gray.

Le décor planté et la machine de guerre lancée à pleine allure, beaucoup se sont offusqués de l’enthousiasme galopant entourant le film avant même d’être vu et du mercantilisme omnipotent, omniprésent, étouffant voulu par la firme aux grandes oreilles. Mais contrairement aux idées reçues, assujettir cette vague marketing à l’aboutissement d’un processus capitaliste se révèle être sans être réducteur, une analyse partielle et partiale. Car Star Wars représente l’Alpha et l’Omega du tout puissant merchandising cinématographique outre-Atlantique, Lucas et son univers impitoyable sont à l’origine dans les seventies du concept de produits dérivés et justement des autres opérations publicitaires ou commerciales. Non, aujourd’hui il ne faut pas s’étonner ni se morfondre face à ce que certains qualifient de tragédie pour le cinéma, car de toute façon Lucas ou Disney désormais ne font que suivre une ligne directrice tracée depuis près de quarante ans.

Cependant, force est de constater mais aussi d’admirer la pérennité de ce produit, car il s’agit bel et bien d’un produit que nous avons face à nous. Au cœur d’une société de consommation dévorant les nouveautés et les jetant aussitôt, Star Wars a su aussi bien garder une place de choix auprès de ses fans d’antan tout en conquérant de nouveaux adeptes de la force. Star Wars s’avère au fil des ans non pas un simple produit mais bel et bien le produit le plus abouti jamais accouché par le système hollywoodien avec tous les avantages et défauts que cela sous-entend. Le tout va plus vite, Lucas l’avait déjà prévu, quand il disait ne me donnez pas des scènes mais donnez-moi des plans. Concept adopté jusqu’au bout par les générations suivantes avec plus ou moins de succès quand les cinéphiles regrettent la qualité du découpage de plus en plus affligeante sur la plupart des blockbusters dans les années qui ont suivi.

Produit ultime certes, mais cela ne peut complètement expliquer une telle razzia à la limite de l’hystérie entourant le film plusieurs mois avant la sortie ; à l’époque du buzz, celui-ci fait grand bruit, mais suffisamment fort pour que les échos se perpétuent toujours et encore dans l’espace et le temps. Non, si le film déchaîne les passions, c’est parce qu’il parle à toutes les générations : celles qui ont connu les fondations de l’empire mais aussi les plus jeunes qui ont grandi avec les animés. En outre, revoir avec des gueules ridées les héros d’antan appelle à une absolue nostalgie, celle qui a permis au mythe de naître et celle qui réveille le monde du septième art aujourd’hui. Quand Lucas tourne Star Wars, la science-fiction sur grand écran est au plus bas. 2001 est bien loin et la vague nihiliste des années 70 malgré ses qualités (Abattoir 5 en est le plus bel exemple) couplée à la guerre du Viêt-Nam et à la crise économique a jeté un froid sur le genre. En baptisant son premier succès A new hope et en transposant les valeurs du western dans une guerre intersidérale, Lucas a remis l’Héroïsme populaire au moment où plus personne ne s’y attendait. Il revenait alors sur les fondements du genre sur grand écran dans les années cinquante, et sa propension à valoriser les exploits des héros de série B, lui l’admirateur de Flash Gordon. C’est donc la nostalgie qui animait le projet, et c’est désormais la nostalgie qui anime le cœur du public. Qu’on ne s’y trompe pas, de Tarantino à Ang Lee, de Birdman à The Artist, Hollywood ne cesse de regarder vers un passé plus glorieux artistiquement, plus ambitieux mais aussi vers une époque qui promettait des lendemains meilleurs. Et quoi de mieux dans des temps troublés que de se tourner vers un univers certes manichéen mais porteur de rêves ; quoi de mieux que de retourner aux sources du cinéma populaire moderne, à la fontaine de jouvence qui a marqué déjà plusieurs générations ? La clé pour attirer le public dans les salles était à portée. A Abrams maintenant de faire gravir au projet la montagne du succès escomptée.

La question, Star Wars le réveil de la force est-il un grand film ou juste un produit suranné et survendu. Répondre…Sans signer un chef d’œuvre, Abrams n’est pas loin de signer un classique instantané porté effectivement par une verve néoclassique et une alchimie entre vieux routards et jeunes premiers qu’il était difficile d’imaginer au départ. Certes, les incohérences sont bien là, et le pot-pourri issu des premiers épisodes servant de base au scénario en rebuteront certains. Pourtant malgré ça et malgré l’estampille inévitable Disney, Abrams n’hésite pas à bousculer les idées reçues en mettant sur le devant de la scène une véritable héroïne et un traitre à la cause fascisante incarné par un acteur noir ; pas vraiment dans l’esprit Disney tout ça. L’action menée tambour battant ne souffre jamais d’un découpage bâclé (qui a dit clippé) et ne montre pas seulement des héros usés par le temps mais bel et bien désordonnés aussi bien mentalement que physiquement. Abrams fait alors parler sa magie comme si peu à peu on retrouvait l’énergie euphorisante qui avait porté Empire Strikes back l’épisode le plus réussi.  Quelques moments de mythe qui font dépasser au film le statut de simple produit. Le décompte des jours, le parricide, les retrouvailles sans un mot, une scène aussi déconcertante que touchante. Et puis il y a le duel dans une forêt enneigée que ne renieraient pas ni Kawajari et surtout King Hu et son final de Raining in the Moutain. La rage et l’âpreté de la scène font oublier la sobriété élégante de la trilogie classique mais aussi l’énergie virevoltante de la prélogie. Abrams imprime sa marque et revient aux références qui ont inspiré Lucas, celles des chambaras et autres wu xia (Lucas s’est en effet fortement inspiré de la Forteresse Cachée de Kurosawa).

Si chacun peut trouver légitime de bouder le film en raison de l’aura surconsomériste qui l’entoure, il serait pourtant regrettable de s’arrêter à ce seul aspect. Car malgré ses couleurs racoleuses, Star Wars Le réveil de la force représente à la fois le côté lumineux et le côté obscur du cinéma mercantile contemporain, et devient par la même une friandise aussi luxueuse que rafraichissante. Le néo architecte Abrams peut donc être satisfait de son édifice. La force a bel et bien été avec lui.

Film américain de J.J Abrams avec Daisy Riley, John Boyega, Oscar Isaac, Harrison Ford, Cariie Fisher. Sortie le 16 décembre 2015. Durée 2h15

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre