Perfidia, le retour du maître

 

On ne présente plus James Ellroy…

 

… Mais rappelons cependant certains repères biographiques : après avoir été délinquant, drogué, Ellroy écrit et publie son premier roman (Brown’s requiem) à la fin des années 70. Il connaît le succès avec la série de romans consacré à Lloyd Hopkins (Lune sanglante, à cause de la nuit) et surtout avec le Dalhia noir qui inaugure le quatuor de Los Angeles, ancré dans la période des années 40 et 50. Le Dalhia noir lui permet d’être remarqué par Hollywood et de vendre les droits de ses romans (sans compter les scénarios) : Ellroy accède à la célébrité et à une certaine aisance financière. Loin de s’assagir, il se lance une nouvelle trilogie en 1994 avec American Tabloïd, qu’il ne conclura que quinze ans plus tard avec Underworld USA (qui est aussi le titre d’un excellent film de Samuel Fuller). Ellroy ne s’assagit en effet pas du tout et continue de livrer des fictions violentes, noires, directement connectées à l’histoire américaine. Aujourd’hui, le présent ne l’intéresse plus et Ellroy remonte le temps jusqu’en 1941, à la veille de Pearl Harbor.

 

Un massacre à l’aube de la guerre

 

6 décembre 1941 : la police de Los Angeles découvre les cadavres d’une famille de japonais. L’attaque de Pearl Harbor et le déclenchement de la guerre pousse la police à fabriquer un coupable idéal, qu’elle pourra ainsi livrer en pâture à un public en pleine hystérie anti japonaise. C’est Dudley Smith qui est chargé de l’enquête mais il doit batailler avec William Parker, brillant policier alcoolique. Chacun pourra compter sur les services d’Hideo Ashida, nippo-américain membre de la police scientifique dont la famille est menacée par les projets des autorités de regrouper dans des camps les américains d’origine japonaise. Smith comme Parker découvrent peu à peu que ce meurtre cache des choses très noires…

 

Retrouvailles

 

« Le bruit lui vrille les tympans. Il laisse Scotty entre les mains de Thad qui lui fera son discours habituel sur le thème Bienvenue chez nous. Il entre dans un parking désert un peu plus loin au sud.

Le bruit s’estompe. Dudley a des palpitations. Il se rappelle l’impact des poings de sa mère et l’odeur de son propre sang.

Black-out. Dublin 1919. Los Angeles 1941. »

 

Perfidia, c’est le retour d’un grand écrivain, d’une voix unique, celle de James Ellroy, grand maître du roman noir américain, voire du roman tout court. On retrouve ce style ciselé, au rythme cadencé, ce goût des phrases courtes envoyées dans la tronche du lecteur comme des balles dum-dum. Perfidia se veut aussi une suite, ou plutôt un prologue à l’œuvre d’Ellroy : on retrouve Lee Blanchard et Kay Lake du Dalhia noir, Ward Littel d’American Tabloïd et surtout l’immense Dudley Smith. Maître de la manipulation, flic ripoux, grand manitou du L.A fantasmé d’Ellroy, Smith est ici à l’aube de sa carrière mais déjà bien barré (à cause de l’opium qu’il fume, entre autres). Perfidia redonne à Ellroy sa place centrale, naturelle, au sein de la littérature américaine. Mais c’est long, me diront certains : Pas faux mais 800 pages d’Ellroy se dévorent toutes seules, cher lecteur. Tu en voudras encore à la fin, crois-moi.

 

Sylvain Bonnet

 

James Ellroy, Perfidia, Rivages, ISBN 9-782743-632588, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, mai 2015, 835 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.