The Revenant, d’Alejandro Gonzalez Innaritu

La forêt interdite

L’histoire d’Hugh Glass, trappeur hors pair grièvement blessé et abandonné par ses pairs, de son périple à travers un environnement hostile et de sa vengeance contre celui qu’il l’a trahi.

Il est troublant de constater à quel point les destinées d’Innaritu et de son héros connaissent une trajectoire commune, de la reconnaissance à l’agonie, de la revanche après la survie. Au début des années deux mille, Innaritu a apporté une certaine fraicheur au cinéma indépendant, offrant successivement Amours Chiennes et 21 grammes, deux œuvres puisant leur force narrative dans les fondements du Rashomon de Kurosawa. Cédant aux artifices avec le décevant Babel et connaissant un échec public et critique sur Biutiful, le metteur en scène obtint la reconnaissance suprême avec Birdman, lorgnant sans vergogne au passage sur le travail de Joseph Mankiewicz. Si certains peuvent crier certes à raison à l’imposture, force est de constater qu’Innaritu a fort bien compris la tendance actuelle hollywoodienne de regarder avec nostalgie vers son passé quitte à le trahir ouvertement en le faisant. Ces dernières années, Ang Lee ou encore Hazanavicius en ont été les grands bénéficiaires sans parler de Tarantino. Et, une fois encore, avec The Revenant, Innaritu s’engouffre un peu plus dans cette brèche, source de gloire facile et futile.


A l’instar de Tarantino, Innaritu revient au western, genre qui a fait la gloire du classicisme américain. En y ajoutant un récit de survivant, histoire vraie déjà adaptée (Le convoi sauvage) , le cinéaste s’emploie à narrer une fresque épique totale durant plus de deux heures. Histoire de bestialité, humaine et animale, et confrontation à la vie sauvage pour Di Caprio, voilà ce que tente de montrer à l’écran le réalisateur. Pour que la forme épouse le propos qui se veut universel, il filme les grands espaces avec le lyrisme d’un Anthony Mann ou John Ford, ainsi que l’aspect séculaire d’un Mallick. Tout doit être démesurément grand face à la petitesse de l’humanité, à la vengeance des hommes et à leur bassesse. Di Caprio compose avec justesse Hugh Glass bravant toutes les épreuves dans sa quête de justice même si ses turpitudes alimentaires viennent après ceux d’Emile Hirsh (Into The wild) ou ceux de Jennifer Lawrence (Winter Bones).
Pourtant, en y regardant de plus près quelque chose ne tourne plus rond au pays d’Innaritu, et ce depuis longtemps. Au lieu d’être grand, il devient grandiloquent, condescendant avec le spectateur se sentant investi d’un devoir de perfection qu’il n’atteint jamais. Au lieu d’être percutant, il devient prétentieux au point d’oublier les bases mêmes, si solides qui l’ont porté au début de sa carrière.  Jamais la chevauchée d’Hugh Glass n’atteint les cimes de La prisonnière du désert de Ford et son calvaire n’émeut pas comme le Délivrance de John Boorman. Plus on regarde à la loupe, plus l’ensemble sent le réchauffé. Malgré tout, le film pourrait incarner un honnête exercice de genre ; malheureusement le discours métaphysique maladroit plombe définitivement l’ambiance (à l’instar de celui qui clôturait celui de Tree of Life).
A force de trop en faire, Innaritu agace les uns autant qu’il peut susciter l’admiration des autres. La question est-il encore un auteur ? La réponse est sans doute, du moins à ses yeux, son égo se transpose si clairement à l’écran que l’on ne peut que se soumettre au dit maître…ou le fuir définitivement.

Film américain d’Alejandro Gonzalez Innaritu avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Domhnall Gleeson. Durée 2h36. Sortie le 24 février 2016

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre