Je m’appelle Nathan Lucius, Mark Winkler

« Nathan Lucius est un jeune homme ordinaire. Il dort avec la lumière allumée. Il collectionne les vieilles photos anonymes. Il vend des encarts publicitaires dans un journal. Il s’entend plutôt bien avec sa chef. Parfois ils vont boire des bières. Il a une amie plus âgée, Madge, une antiquaire un peu fantasque. Il aime que chaque jour ressemble exactement à la veille. Il déteste les souvenirs. Un type banal. Parfois, il ne se souvient plus de rien. Il est un peu confus. »

Voilà comment je me suis laissée prendre par cette histoire de Mark Winkler. Il m’a fallu seulement ces quelques lignes pour avoir envie d’en apprendre davantage sur ce personnage que l’on commence par décrire comme « ordinaire », et qui peu à peu devient comme une facette un peu plus aboutie de ce qu’on trouve ordinaire. En effet, quoi de plus banal qu’un homme qui aime courir, rechigne à faire son travail de commercial publicitaire, collectionne de vieilles photos achetées chez son amie antiquaire ?

C’est que voyez-vous, la banalité a parfois cela de complexe qu’elle peut se dérober, ou s’observer sous plusieurs angles ou à travers un prisme. Quand on se regarde dans un miroir, qui voit-on ? Que voient les autres en nous observant ?

Nathan Lucius a ceci de particulier qu’il collectionne des photos dont le but est de reconstituer sa vie, tandis qu’il oublie parfois certaines choses, peut-être importantes. Nathan Lucius ne sait pas « quel visage » afficher dans certaines circonstances. A qui cela n’est-il vraiment jamais arrivé ? Il doit s’interroger sur ce dont il a vraiment envie avant d’agir. Comprenez bien le sens de ceci : s’intimer à une interrogation profonde sur son envie, ou pas. D’ordinaire (nous revenons à ce mot), chacun le fait naturellement. Ce n’est pas toujours le cas de Nathan Lucius.

Je pourrais décrire ce personnage des heures, étudier et décrire chacune des facettes de sa grande et belle et sombre personnalité. Le mieux est peut-être de dire que son histoire va être bousculée, que ses précieuses habitudes seront changées, peut-être pour devenir d’autres habitudes, auxquelles il devra s’habituer. Je pourrais en dire davantage sur ces choses de la vie « ordinaire » qui peuvent bouleverser à jamais l’existence et le destin d’un être, qu’il soit vraiment ordinaire ou non. Je pourrais tout simplement évoquer la folie sous tendue entre les lignes de l’ouvrage, celle qu’on pressent, qui jamais ne se montre sous son jour le plus net et le plus catégorique. Je pourrais parler de ce qui se palpe entre ces mêmes lignes, et qui pétrit le cœur du lecteur à en faire pâlir son inconscient.

Je pourrais vous parler de l’écriture formidable de l’auteur, qui joue divinement avec les mots et les sonorités.

Je pourrais dire à quel point Nathan Lucius est un personnage fort, inquiétant, attachant, réconfortant, et inoubliable. Absolument inoubliable. Le mieux est que vous lui fassiez confiance, et que par exemple, vous lui confiiez quelque chose d’important à faire… comme vous raconter son histoire.

Ce qui serait dommage, c’est de passer à côté du roman de Mark Winkler. Il est l’auteur d’un autre roman paraît-il, qui n’est pas encore traduit. Je l’attends absolument avec impatience, et je garantis que vous serez dans le même état après avoir lu Je m’appelle Nathan Lucius.

Mark Wink­ler, Je m’appelle Nathan Lucius (Was­ted), tra­duit de l’anglais – Afrique du Sud – par Céline Schwal­ler, Métai­lié, coll. “Biblio­thèque anglo-saxonne”, jan­vier 2017, 240 p. – 20,00 €.

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.