La La Land, de Damien Chazelle

The Artists

A Los Angeles, l’amour impossible entre une actrice en quête de succès et un pianiste de jazz désireux d’ouvrir son propre club.

Un cinéaste se doit-il de regarder en arrière pour briller devant le tout Hollywood et plaire aux critiques ? Doit-il suivre les pas d’Innaritù, Tarantino, Scorsese ou encore Hazanavicius, en lorgnant vers un passé glorieux que les dernières années ont très souvent entaché tant les studios sont incapables de se sortir du carcan des produits formatés ? Epineuses questions auxquelles Damien Chazelle tente de répondre et bien plus encore en accouchant de La La Land. L’homme a déjà affiché un amour inconditionné et inconditionnel de la musique et du jazz en particulier avec son premier film, le remarqué Whiplash. Particularité qu’il partage avec Eastwood, mais ce n’est pas la seule. Car s’il préfère une narration classique aux effets de style baroque, c’est pour mieux intégrer cette veine défendue encore et toujours par Eastwood et quelques autres auteurs de la nouvelle génération, Jeff Nichols en tête. Mais comme le dit si bien un protagoniste comme être révolutionnaire en étant conservateur ?


Toute l’essence du film réside dans ces propos, mais aussi dans ses obsessions celle de  la solitude de l’artiste et de la poursuite de ses rêves, thématiques déjà présentes dans Whiplash. Car l’exercice périlleux pouvait s’approcher du supplice pour Chazelle ; la comédie musicale appartient au genre du passé, bien plus encore que le western ou le film noir. Mis à part Woody Allen il y a déjà près de vingt ans, plus personne à Hollywood n’ose se frotter à cette forme tombée en désuétude si ce n’est en disgrâce. En outre la difficulté s’accroît tant l’aura de Stanley Dohen et son Chantons sous la pluie ombrage le reste des œuvres du même genre. Aujourd’hui, c’est d’ailleurs presque le seul nom que le large public retient de cette époque révolue alors que bon nombre de westerns ou films noirs ont marqué les esprits.
Pourtant, Chazelle désarçonne les sceptiques avec aplomb, prônant les règles de ses illustres aînés, mélangeant l’esbroufe nécessaire, une bande son enivrante et une simplicité dans le ton, capable de porter une histoire jusqu’au bout. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs s’il cite Joseph Campbell, auteur du livre Le héros aux mille visages, bible scénaristique du tout Hollywood. Si on peut reprocher le formatage qui a découlé de cette lecture, on ne peut qu’admirer la substance généreuse que les plus grands en ont retirée. Et Chazelle, n’hésite point à les nommer d’Howard Hawks à Nicholas Ray en passant par Hitchcock. Point d’irrévérence au contraire de Tarantino, ni de condescendance à l’instar des frères Cohen. Non juste une volonté, celle de montrer à quel point le cinéma américain a apporté au septième art, sans tourner en dérision son Histoire ou en racontant sottement les faits. Non, lui veut incarner cette Histoire, tant il se sent proche d’elle, de son éclat et de sa déchéance.


Pour accomplir ce vœu pieux, il nous raconte la petite histoire dans la Grande, celle sempiternelle d’un garçon et d’une fille que tout réunit et que tout sépare. Pourtant, comme souvent c’est l’histoire qui a marqué la Grande, celle de l’époque des studios, mais aussi celle de l’âge d’or des cinéastes les plus talentueux. A travers cet amour impossible, Chazelle parle de renoncement pour s’accomplir, de mettre de l’eau dans son vin sans oublier les buts qu’on s’était fixé, de conserver non pas le rêve américain mais bel et bien celui de l’artiste, celui qu’on rêvait d’être étant enfant, et qu’on ne cesse de poursuivre à l’âge adulte, même si grandir et réussir signifie l’abandon de l’autre.
Et à travers un final déchirant où plane plus que jamais l’ombre de Vincente Minelli (car c’est bien à lui que Chazelle se réfère), le réalisateur donne une leçon, non pas celle de la vie, mais celle de l’auteur, de l’artiste, de ce que devrait être encore Hollywood aujourd’hui…en espérant secrètement faire partie de ceux qui redoreront son blason, celui d’antan pour ne pas qu’il tombe définitivement dans l’oubli.

Film américain de Damien Chazelle avec Ryan Gosling, Emma Stone, J.K Simmons. Durée 2h17. Sortie le 25 janvier2017

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre