Loving, de Jeff Nichols

Seuls contre tous

Le récit de la lutte du couple Loving, ou celui d’un homme blanc et d’une femme noire coupables de s’être mariés dans l’Etat de Virginie toujours en proie à la ségrégation dans l’Amérique des années cinquante/soixante.
Loving est avant tout une histoire de valeurs, de combat, de foi, et d’unité. C’est surtout et avant tout la parfaite incarnation du cinéma de Jeff Nichols et de ses aspirations. Nichols appartient à une nouvelle génération adepte du classicisme, non pas fervent copieur ou pâle fétichiste. Non il désire s’inscrire dans la lignée des pères fondateurs du cinéma qu’Eastwood, Gray voir Abrahams ont emprunté ces dernières années. Adepte de la limpidité narrative, de la simplicité des mots et des faits qui masque l’essence même d’une œuvre, oui Nichols fait preuve de la même verve que ses aînées. Et Loving est là pour le prouver.


A la base, un fait divers au cœur de l’Amérique révoltante des années cinquante, celle où l’égalité des droits n’existait pas dans tous les états du pays. La lutte du couple Loving devient alors une affaire propre à bouleverser aussi bien les mentalités que les lois fondamentales au niveau national. Mais si ce combat judiciaire apparaît comme le thème prépondérant du long métrage, le discours sous-jacent de Nichols reprend le dessus et avec lui les forces qui constituent son art. Trois éléments le caractérisent : la notion de communauté, lien étanche contre l’adversité omnipotente, omniprésente, la foi perpétuelle, indéfectible, obsessionnelle dans les croyances de ses protagonistes et la pudeur des sentiments. Les Loving sont des parias ; non seulement vis-à-vis des lois mais aussi de leurs proches, incrédules face à leur union. Richard est taciturne alors que Mildred contraste par son caractère aimable. Pourtant, la réserve de Richard, mêlée de craintes, n’obscurcit en rien ses sentiments et n’altère point sa ténacité. Il rejoint Michael Shannon ou le jeune Tye Sheridan pour incarner l’archétype cher au cinéaste, celui du héros à la foi inébranlable en l’autre, en ses prédictions, dans ses convictions.

Au charabia juridique, Richard Loving préfère le plus simple des arguments : il aime sa femme tout comme Nichols abhorre l’esbroufe pour un lent récit mélancolique, au tempo dicté par les informations télévisées d’un monde qui change et par la musique ambiante qui évolue. Comme son protagoniste qui bâtit brique par brique aussi bien les bâtiments que sa famille, Nichols construit son film plan par plan, inexorablement. Changer de vie comme de nature n’est point salvateur car les lois moins hostiles ailleurs ne remplacent jamais la chaleur d’un foyer. Non, Loving demande de croire à l’instar de Mud, Take Shelter ou Midnight Special. Si on peut se morfondre d’une naïveté aussi confondante, on ne peut que s’ébahir quand la croyance est récompensée à ce point. Nichols croit en son cinéma, en ses racines en ses sources. Il y croyait déjà quand Jacques Tourneur, Robert Wise ou encore Charles Laughton guidait ses pas lors de ses précédentes réalisations. Il y croit toujours avec Loving quand il filme les grands espaces avec le lyrisme des Ford ou Anthony Mann.
Pour Nichols, se retirer n’est que solution temporaire pour mieux refuser les compromis douteux et l’abdication face à l’adversité.
A l’heure où le rythme trépidant des séries télévisées a rattrapé le cinéma, Loving peut sembler rétrograde, et Nichols faire preuve d’ignorance face à l’ère du temps. Pourtant, il accouche d’un poème absolu porté par un puissant souffle classique, celui là-même qui a soutenu Les Raisins de la Colère ou plus récemment Sur La route de Madison. Il s’impose définitivement comme l’un des successeurs les plus probables et plus dignes de Clint Eastwood.

Film américain de Jeff Nichols avec Joel Edgerton, Ruth Negga, Marton Csokas. Durée 2h10. Sortie le 15 février 2017

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre