Terre de colère, de Christos Chryssopoulos

« La colère produit la colère et a besoin d’une colère en face pour être supportable. Parce qu’il se produit également ceci : la colère dont on souffre le plus n’est pas celle que l’on subit, mais la sienne propre que l’on dirige contre les autres sans pouvoir la maîtriser. »

Christos Chryssopoulos avec son regard si aiguisé sur les rapport humains, sur la société, revient avec un petit ouvrage paru aux éditions La Contre allée, dans la collection Fictions d’Europe. Il fouille cette fois ce qui caractérise la colère en exposant très brièvement – et le lecteur est saisi – quelques situations de la vie de tous les jours. Ainsi de cette tension lors d’un entretien entre un conseiller d’éducation et un adolescent pyromane. Ou encore, ce conflit entre une employée et son supérieur hiérarchique. Il y a aussi et surtout cet improbable dialogue où un homme et une femme en pleine dispute s’échangent leurs corps. On ne sait alors plus définir qui parle et qui ressent, tant la frontière est invisible lorsque l’un et l’autre des deux sexes accepte d’agir comme son opposé.

Et peut-être alors ce qui ressort le plus de ce texte court, mais si intense, c’est cette évidence que la colère, chaque fois, nait de la frontière. Quand l’espace d’un instant l’homme et la femme ne savent plus comment se définir, ni dire ce qu’ils sont précisément, la fusion est possible et tout finit par s’apaiser. Serait-ce ce qu’il manque partout, tout le temps ? Une capacité indéfectible à l’empathie ?

Dans Terre de colère, personne n’a tort ou raison. Tout le monde y va de son exagération. Tout le monde y va de sa petite colère parce que le camp adverse, toujours, fait front. Il y a cette barrière invisible, toujours, qui compromet tout au lieu de contenir, qui abolie le dialogue, le tue dans l’oeuf.

Nous sommes tous le contraire, l’opposé, le pendant, le voisin, le supérieur, le N-1, le collaborateur pas si collaboratif, le flic, le voyou de quelqu’un d’autre. Dans tout cela, il y a l’idée que l’humain a cessé de regarder les autres, quels qu’ils soient, quel que soit le rapport qui nous unit, en être humain. Nous pensons nos rapports en fonction d’un hiérarchie de masse. La colère vient de là, de ce que nous établissons de strates, de paliers.

Le livre peut-être interprété sans doutes de bien d’autres manières. Il me plait, à moi, de croire que cette colère vient des frontières que nous nous imposons, et qu’il ne tient qu’à nous de les découdre, pour nous apaiser.

Terre de colère, Christos Chryssopoulos, Traduit du Grec par Anne-Laure Brisac, Editions La Contre allée, Collection Fictions d’Europe, 8,5 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.