Excalibur

Le crépuscule des dieux

La légende d’Arthur, héritier d’Uther Pendragon et roi d’Angleterre, de ses chevaliers de la Table Ronde, de la quête du Graal et de la fameuse Excalibur.

Le début des années quatre-vingt n’a point été tendre avec les auteurs. L’échec de Cimino a mis fin au règne du nouvel Hollywood et à la prépondérance des auteurs. Paradoxalement et avant l’avènement des blockbusters body buildés, plusieurs fresques d’envergure entonnèrent le chant du cygne de cette période donnée. La porte du Paradis bien sûr, Blade Runner ou encore Il était une fois en Amérique ont marqué plusieurs générations de cinéphiles…et il y a bien sûr Excalibur imprégné du talent trop souvent oublié de John Boorman.

Au départ, Boorman ne souhaitait point transposer le mythe arthurien mais Le Seigneur des Anneaux ! Cependant, échouant dans l’acquisition des droits de l’œuvre de Tolkien, il se tourna vers l’adaptation de la légende de la Table Ronde, s’inspirant du roman Le Morte Arthur, considéré par de nombreux spécialistes comme le premier récit arthurien. Les années passent et le film ne perd toujours rien de sa superbe, comme si le poids du temps ne faisait que renforcer l’aura émanant de l’œuvre de Boorman. Excalibur n’est pas un simple film sur la chevalerie, un film de fantasy légère mais tout simplement un film somme qui porte le monde aux nues et l’humanité sur ses épaules.

Non Boorman accouche plutôt d’un opéra en quatre actes sublimé par les airs de Wagner et par une mise en scène âpre, où la mélancolie, la poésie et l’épopée se confondent dans un syncrétisme évanescent tel la brume invoquée par Merlin pour se plier au désir d’un homme. Il évoque tout d’abord la chute d’Uther, incapable toute sa vie de raison mais qui comprend au seuil de la mort les leçons de Merlin. Il y a ensuite l’apprentissage d’Arthur, enfant destiné à être roi, capable de racheter les fautes du père,  aspirant au fil du temps à devenir le souverain vertueux que  tous espèrent et chutant car manquant lui aussi d’humanité. Puis, Boorman aborde la quête du Graal ou la recherche de ce qui a été perdu, la relique sacrée ne pouvant se trouver par l’épée mais plutôt par le questionnement sur soi. Et enfin le cinéaste conclut par le rachat des péchés et le legs de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui sera.  En simplement deux heures quinze, Boorman livre une œuvre pharaonique à l’ambition démesurée capable tout simplement d’expliquer les fondements de notre société à travers un mysticisme éclairé et un discours aussi limpide qu’énigmatique.

 Le cinéaste refuse le spectaculaire même si plusieurs moments de bravoure ouvrent et clôturent le long-métrage. Il préfère plutôt s’intéresser aux grandeurs et aux failles de ses protagonistes, dont les exploits et les faiblesses font et défont le monde. Le réalisateur interroge et s’interroge sur les origines de l’Homme, des liens qui l’unissent à son environnement, de ce qui cause sa perte, et sa recherche de rédemption. Si Arthur et Lancelot sont censés représenter ce qu’il y a de meilleur, ils trébuchent cependant entraînant avec eux les autres dans le gouffre sans fin du regret. Pourtant, Boorman s’évertue à donner corps au tissu sociétal capable d’unir les uns et les autres au-delà des superstitions de naguère. Les dieux multiples ont fait place au dieu unique, paroles douloureuses et en rien salvatrices car ni Merlin, ni Morgane, ni les légendes ne sont en mesure de sauver ce qui peut encore l’être. Arthur en effet, incarne à la fois le chef mais aussi l’Homme en général, et sa quête du Graal est là pour rappeler que sans effort, sans labeur, il ne peut y avoir de prospérité. Le message sibyllin de l’artiste en quête de perfectionnisme n’est pas loin. Pourtant malgré un pessimisme persistant, Boorman ne cesse de croire en la grandeur de l’Homme, dans sa capacité à prendre la décision la plus juste même si la route qui mène vers l’enfer est toujours pavée de bonnes intentions. A cet égard, la scène de l’adoubement d’Arthur par Urien est éloquente. Le premier choisit de placer sa confiance dans son ennemi afin d’accéder au titre nécessaire à son ascension. Et le second malgré moult hésitations, renonce à son orgueil et accepte au désir du premier. Cette scène à la symbolique multiple constitue une pierre angulaire au sein du long-métrage et annonce le projet du metteur en scène. Boorman ne cesse de voir l’Homme comme un enfant capable de faire ce qui est juste et accéder ainsi à l’âge adulte puis partir en apothéose vers les cimes paradisiaques, transporté comme Arthur par les Valkyries.

Récit initiatique à la métaphysique troublante, Excalibur raconte bel et bien une ascension pas celle d’un roi, pas celle d’un peuple mais celle de l’humanité. Puisque Boorman y place une foi sans équivoque, comment ne peut-on pas être désarçonné par une naïveté aussi touchante qu’alarmante. Tout simplement car au milieu du tumulte des batailles intérieures, survient ce fol sentiment nommé l’espoir. Et c’est en l’exaltant que Boorman réussit son pari, celui de délivrer une fable humaniste universelle et intemporelle.

Film britannique de John Boorman avec Nigel Terry, Helen Mirren, Cherie Lunghi. Durée 2h15. Sortie le 27 mai 1981

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre