Une autre vie, Ueli Steck

Il y a des histoires qui vous brisent le coeur. Celle d’Ueli Steck en fait probablement partie. Alpiniste chevronné, il raconte dans son dernier livre Une autre vie, ses deux dernières années d’alpinisme à travers les pentes de l’Himalaya, les Alpes, la Patagonie etc.. C’est avec beaucoup d’envie et en même temps un sacré pincement au coeur que l’on lit les aventures, car il s’agit bien de cela et c’est peu dire, d’un sportif accompli qui a perdu la vie le 30 avril au Népal, en pratiquant ce qu’il aimait le plus : gravir les montagnes. L’impression du livre a été achevée quelques jours avant le drame.

Dans ce livre, il y a l’Everest d’abord, encore et toujours l’Everest (que gravit 2 fois en une semaine Kilian Jornet le mois dernier), cette montagne de 8848 mètres qui représente peut-être le rêve ultime de tout alpiniste en ce monde. Vient ensuite l’Annapurna (8091 mètres) au Népal, que Ueli Steck a réussi à gravir en solo, dans de terribles conditions qui lui feront perdre l’occasion de rapporter la preuve de son ascension, en 28 heures. Ce fut l’un des moments les plus forts de sa vie. Il le raconte comme un souvenir merveilleux mais plein de terreur. Ce moment le plongera dans la déprime, avant de le pousser à vouloir reconquérir d’autres sommets.

L’alpinisme est jonché de cadavres pourrait-on croire. C’est un sport intense, sur le fil, probablement le plus dangereux du monde. C’est le dépassement de soi, la découverte de la solitude et du lieu sauvage par nature. C’est, plus que tout, être suspendu dans le vide, constamment. C’est donner sa vie en pâture à la moindre faute d’inattention. C’est ce que l’on peut comprendre entre les lignes d’un récit où la mort est omniprésente. A plusieurs reprises, l’alpiniste perd des compagnons de cordées. Il nous raconte aussi la mort d’autres alpinistes, d’autres générations, plus anciennes, où la mode n’était pas encore à l’ascension sans oxygène et à l’unique piolet. On se surprend à lire ces récits comme un roman d’aventures à tiroirs : qui emportera ce sommet ?

Ueli Steck narre enfin l’une de ses plus belles aventures : son 82 summits dans les Alpes. Traversant tour à tour 3 pays (La France, la Suisse, l’Italie), il s’offre en un peu plus de 60 jours 82 sommets de + de 4000 mètres. Là encore, l’aventure ne sera pas sans perte. Elle semble pourtant représenter une fois encore un moment très fort de sa vie, au point qu’il considère cet exploit comme une sorte d’aboutissement à sa carrière d’alpiniste. Plus tard dans son récit, il nous confie qu’il a compris devoir fuir les risques, et arrêter un jour de se dépasser, pour rester en vie.

Pourtant, suite à plusieurs rencontres et quelques défis autour de l’Eiger, il décide un jour de gravir cette montagne en solo. Là encore, sa conclusion sera un bonheur absolu teinté de méfiance face à l’avenir. Les derniers mots de son livre n’en sont que plus terribles et poignants.

Quel gâchis se dit-on. Quelle perte. Quelle désolation de devoir conclure un tel article par une note aussi triste. Car l’alpinisme c’est avant tout la découverte de paysages fabuleux, l’impression de se dominer soi et dominer le monde du regard, d’embrasser la terre et tout ce qu’elle nous offre. C’est l’histoire d’hommes et de femmes complices au point de gravir ensemble et en silence et dans la plus grande concentration des dénivelés faits de glace, de roche, de neige. L’alpinisme, c’est aussi une lutte silencieuse contre soi : je me dis qu’intrinsèquement, on se remet à sa place en remettant ainsi sa vie à la pente. On prend soudain conscience de la beauté, de l’immensité du monde, et de sa propre petitesse à soi.

Dans le cas d’Ueli Steck, tout n’est pas qu’une histoire d’alpinisme. Lorsqu’il décide de se lancer dans l’aventure des 82 summits, on découvre à quel point il était un sportif accompli et multidisciplinaire. Le style alpin, le trail, le parapente, le vélo : tous ces sports étaient les siens, par la force de sa volonté et son envie de défis divers et variés. Le plus bel exemple est son ascension de l’Eiger avec Kilian Jornet : pourquoi pas, mais oui, partir de la vallée en courant plusieurs kilomètres avant d’arriver enfin au pied de la montagne pour la gravir ? Incroyable.

Toute sa vie durant, cet homme aura consacré son temps, son énergie à sa passion, au point d’aider à développer des vêtements et accessoires techniques pour l’alpinisme et le trail. Toute sa vie n’aura été que passion, challenge et dépassement de soi. Sa vie s’est achevée brutalement, certainement trop tôt, et dans les conditions qu’il avait imaginées maintes et maintes fois. Il savait que ça risquait de finir ainsi. Qu’il repose en paix dans son univers, au Népal. Nous le regrettons déjà.

 

Une autre vie, Ueli Steck, Editions Paulsen (Guérin), Mai 2017, 216 pages, 25 euros.

 

Je vous invite à visiter le site des éditions Paulsen ici : https://www.editionspaulsen.com/une-autre-vie-1666.html

Et à voir la vidéo qui lui rend hommage :

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.