Les aventures de Ruben Jablonski, Edgar Hilsenrath

Vous avez sans doute lu LE plus grand roman de Edgar Hilsenrath, Nuit, traduit et paru en 2012 pour la première fois en France. Vous vous souvenez donc sans doute de Ranek et de ses aventures au ghetto pendant la guerre ? Sinon, tant pis : vous n’aurez que l’eau à la bouche. Depuis la parution de Nuit, ont été édités plusieurs ouvrages de l’auteur aux éditions Le Tripode, parmi lesquels : Orgasme à Moscou, Le nazi et le barbier. Cette année, la maison d’édition poursuit son travail avec un autre livre du grand écrivain, et c’est un monument : Les aventures de Ruben Jablonski, c’est la genèse de Nuit.

Tous les fervents admirateurs de l’auteur en trépignent d’impatience, car ils connaissent bien son oeuvre et s’en délectent depuis quelques années déjà sans mécontentement aucun, avec une avidité féroce et presque comique. Les autres, qui ne le connaissent pas encore ont encore cette chance-là : ils ont la chance de ne pas l’avoir découvert et s’apprêtent à vivre un choc littéraire de grande ampleur, à tomber dans l’engrenage. Impossible d’y échapper.

Nous sommes en 1938. La guerre s’apprête à éclater, et Ruben Jablonski est un pré adolescent tranquille, qui vit avec son frère et ses parents. Il se dit cependant que les juifs doivent fuir, et le plus vite possible. S’en suit alors une épopée digne d’Ulysse à travers l’Europe de l’Est, la Palestine sur le point d’être partagée en deux entre les arabes et un nouvel Etat Juif décrété par l’Angleterre, la France, puis les Etats-Unis. Au milieu de tout ça : le ghetto, la galère, les routes, les wagons à bestiaux, les marches de la mort et tout ce que la seconde guerre mondiale a fourni de plus sordide. Au commencement, un Ruben Jablonski innocent, sage et vierge. A la fin, un homme sur le point de rejoindre son destin d’écrivain. Près de 15 années séparent les deux facettes de ce personnage dont on suit les aventures avec attention, presque avec passion. Cet homme, nous dit l’histoire, la vraie, n’est autre que Edgar Hilsenrath lui-même, rêvant de devenir un grand écrivain qui aurait écrit un grand roman sur le ghetto : Nuit.

A la lecture de cet autre chef-d’oeuvre, écrit bien après la guerre, dans un temps très proche du nôtre (1994) on se remémore les aventures de Ranek, sans pour autant le confondre avec Ruben Jablonski. Les deux personnages ont vécu des choses similaires, mais tout le génie de l’auteur intervient ici : Ranek est un personnage de roman à part entière, son aventure également, son histoire n’est pas la même, et il en existe encore des milliers d’autres.

Pourtant, on retrouve dans ce dernier ouvrage quelque chose de familier : l’humour tout d’abord, qui ne cesse d’habiter chacun des livres d’Hilsenrath. La simplicité avec laquelle les faits son rapportés ensuite, dans leur vérité la plus crue. Enfin, son appétit pour le sexe et ce lien intrinsèque de cet appétit avec sa faculté d’écriture. Hilsenrath, s’il n’écrit plus, ne bande plus non plus. Il s’agit là peut-être de la traduction la plus directe de ce besoin urgent de vivre, de survivre, d’avancer et de se projeter dans l’avenir coûte que coûte et quelle que soit la situation présente. C’est aussi sans doute ce qui fait que Hilsenrath est de cette trempe là : celle des grands survivants, ceux qui avancent et vivent.

Rien ne peut traduire, surtout en quelques mots, la beauté de sa démarche. Je parle bien sûr de l’écriture des Aventures de Ruben Jablonski. Après avoir survécu pour écrire un roman, Hilsenrath s’est enfin décidé à écrire le roman des quinze années qui ont fait basculer sa vie. C’est émouvant, c’est généreux, c’est ludique et jouissif.

Les aventures de Ruben Jablonski, Edgar Hilsenrath, Le Tripode, Traduction Chantal Philippe, 280 pages, à paraître le 14 septembre 2017, Prix : 19,OO €

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.