Un peu tard dans la saison, le roman de notre époque

La fin du monde

« Je pourrais essayer, là où je suis, là où nous sommes tous désormais, de raconter l’histoire dans l’ordre. Raconter une histoire du monde d’avant, une histoire du monde de la fin. Il s’agirait de mon histoire. Et de la sienne. En aucun cas de notre histoire puisque, c’est l’ironie de toute cela, c’est que nous nous serons assez peu connus, au bout du compte, lui et moi. »

A quelques années dans l’avenir, tandis que la France voit son gouvernement adopter une logique de plus en plus sécuritaire et répressive pour endiguer des attentats islamistes, Agnès Delvaux, agent secret, découvre Guillaume Trimbert, écrivain de romans noirs, communiste. Il est fiché S et elle commence à le surveiller. A l’étudier, à s’infiltrer dans son intimité, à essayer de découvrir qui il est. Elle a peu de temps car Trimbert est travaillé par la tentation du retrait du monde, l’envie de tout laisser tomber. Il n’est pas le seul. La société est minée par le syndrome de « l’Éclipse » : les gens s’en vont, lâchent leurs familles et leurs boulots. Ils en ont juste assez. Mais ça n’arrête pas Agnès. Qui est Trimbert pour elle ? Va-t-elle le tuer ?

 

Ecrire, encore et toujours

« J’ai encore un projet. Quelque chose me dit que ce sera le dernier. Je ne suis plus certains d’avoir envie d’écrire. Le feu sacré s’en est allé. Des poèmes, peut-être encore. Pour le reste, je ne vois plus l’utilité de rajouter des livres aux livres. S’ils sont bons, on ne les voit pas dans une telle prolifération et s’ils sont mauvais, cela devient franchement obscènes. »

On connaît surtout Jérôme Leroy comme écrivain de romans noirs : Le bloc (Gallimard série noire, 2011) par exemple, L’ange gardien (Gallimard série noire, 2014) ou Jugan (La table ronde, 2015). Styliste remarquable, il est aussi un fin analyste de notre époque et rédige d’excellentes critiques littéraires pour Causeur. A première vue on est un peu embarrassé devant Un peu tard dans la saison : que veut-il dire ou écrire ? Que vient -il faire dans cette galère ? Et puis on lit. Et là, il y a un choc. Le choc d’un écrivain toujours excellent, véritable artisan de la langue, précis dans sa narration. Pas un mot de trop, pas un mot de moins. Et pour autant, il  n’est pas sec Leroy, non. Car il nous parle de l’homme, et bien sûr de la femme.

 

Le dégoût du monde mène à l’amour

Un peu tard dans la saison emprunte un peu à la science-fiction car le contexte est volontiers apocalyptique par moments. Pour autant, il se rattache plus au roman noir par sa description des manœuvres des services secrets et du personnage d’Agnès. Agnès… On ne dévoilera pas au lecteur le sens de sa quête mais Leroy ici n’est pas dans le stéréotype facile. Il nous parle beaucoup des femmes, de leur difficulté à être et à vivre. Il nous donne un beau portrait de beurette, malaxée par la vie, en fin de son roman. Un portrait qui émeut. Et puis, on le rejoint dans son dégoût de notre monde. Car la société actuelle ne vaut pas grand-chose, elle est obscène par son consumérisme névrotique. Leroy n’est pas un utopiste, il décrira d’ailleurs très peu le monde d’après, celui qui naît après l’éclipse. Par contre, il nous parle de l’amour, ce concept ringard auquel on reste attaché. Tu vois, Eglantine, ce roman est pour toi, pour nous. Leroy ne m’en voudra pas d’utiliser son roman pour te parler et t’inciter à le lire. Et puis à d’autres choses aussi. Un peu tard dans la saison parle d’amour et de sexe, avant qu’il ne soit trop tard. Viva Jérôme Leroy ! on en espère d’autres des comme ça.

 

« J’ai eu une bouffée de tendresse, je l’ai retourné vers moi et je l’ai embrassé, longtemps, profondément.

-Merci, Agnès, mais il faut que j’y aille. »

 

Sylvain Bonnet

Jérôme Leroy, Un peu tard dans la saison, éditions de la table Ronde, janvier 2017, pages, 18 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.