Guerre sainte, martyr et terreur, la violence occidentale

 

L’ambition d’un historien

 

À l’heure où une vague de violences commises au nom de l’islam a déferlé sur le monde, l’historien français Philippe Buc a publié l’année dernière Guerre sainte, martyre, terreur (Gallimard, 2017). Cet ouvrage se veut une enquête sur « Les formes chrétiennes de la violence en Occident », comparant ainsi la violence des croisés de 1099, des hussites du XVe siècle, des révolutionnaires anglais du XVIIe siècle, de la France de la Terreur, des révolutionnaires russes ou encore des membres de la bande à Baader. Vaste programme !

 

Les vertus d’une démarche comparative

 

Il est vrai que les raisonnements tenus par Philippe Buc étonnent, frappent, voire convainquent le lecteur. Il apparaît clairement qu’un imaginaire commun sous-tend l’Occident chrétien (et post-chrétien). Lire les textes et les interventions des révolutionnaires français démontrent à quel point ils étaient restés dans un langage catholique, par exemple dans la thématique du sacrifice et du martyr. De même le ton et le vocabulaire des chroniques racontant les massacres commis par les croisés entre le 15 et le 19 juillet 1099 est similaire à celui des hussites, voire des taborites de Bohême. On comprend donc à quel point notre culture peut passer d’un langage irénique, sorti des évangiles, à une violence sans limites, qui peut trouver sa justification dans la bible. Ce livre est objectivement passionnant mais on en termine la lecture avec des réserves. Par exemple, on relève ici et là des anachronismes : qualifier Saint Louis d’antisémite est un abus de langage. L’antisémitisme raciste moderne naît au XIXe siècle. Les persécutions infligées par le capétien aux juifs de son royaume relève de la tradition anti-judaïque chrétienne, que Philippe Buc connaît. Une fois un juif converti, le roi de France n’a plus de problèmes, si l’on peut dire…

 

Des chrétiens intrinsèquement violents ? Et quid des autres religions ?

 

L’histoire nous apprend que le christianisme connaît périodiquement des tentatives de retour à une foi fondatrice : simple, droite et pure. Avec Buc, on comprend que cela amène le croyant à lutter contre l’ennemi extérieur (l’infidèle) et intérieur (l’hérétique, le juif). Bien. Le problème ici de sa démarche est qu’elle se limite à l’étude de l’Occident : il manque le monde orthodoxe, via Byzance, dont il parle dans sa postface, et l’Islam. On sait (et Buc le dit) que les islamistes ont récupéré un vocabulaire, des mots laissés par les mouvements révolutionnaires nés au vingtième siècle en Europe. Et qu’en est-il alors ? Buc insiste sur la spécificité de l’histoire européenne sur le plan de la violence, on aimerait un deuxième tome, sans polémiques, sur une comparaison avec par exemple le monde arabo-musulman qui, après tout, recycle aussi des thèmes issus de la tradition juive.

 

Guerre sainte, martyr et terreur demeure cependant un excellent livre, fruit d’une réflexion intellectuelle de haute volée qu’on aurait tort de négliger.

 

Sylvain Bonnet

 

Philippe Buc, Guerre sainte, martyre et terreur, traduit de l’anglais par Jacques Dalarun, Gallimard « bibliothèque des Histoires », février 2017, 560 pages, 36 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.