Wonder Wheel

Desperate housewife

 

New-York années cinquante. Dans le parc d’attractions de Coney Island, tous les rêves sont permis. Echapper à une vie monotone de femme au foyer , devenir dramaturge, s’extirper des griffes d’un époux gangster ou prendre un nouveau départ avec sa fille. Pourtant, derrière le manège rutilant, les espoirs de tout ce petit monde vont vite exploser…

Dans le tourbillon d’affaires du moment qui n’épargne en rien Woody Allen, revenir sur le cinéma peut sembler bien futile et pour certains, inhumain. Pourtant, l’hypocrisie est de mise de la part de certains détracteurs qui portaient aux nus le cinéaste il n’y a pas si longtemps. Mais avec du recul force est de constater que le réalisateur n’en est pas moins un homme au cinéma intéressant aujourd’hui qu’il n’était forcément une icône intemporelle du septième art hier. Quand bien même Manhattan, Intérieurs voire Match Point incarnent des classiques indémodables, on peut également reconnaître que le reste de sa carrière a été un poil surévaluée. Mais dénigrer désormais Wonder Wheel pour des causes extra-artistiques relèverait de la même paresse intellectuelle que lorsque tout à chacun s’accordait à ériger l’auteur de La rose pourpre du Caire en pontife du grand écran.

Il faut tout de même reconnaître que sans atteindre les cimes de Manhattan, Wonder Wheel ne démérite pas en dépit des recettes surannées de son auteur. Encore une fois, il met en exergue des personnages prisonniers de chimères inaccessibles et de névroses dépressives. En tête de gondole de ce projet à l’ambition répétitive, Kate Winslet tour à tour, touchante, exaspérante, désespérée et désespérante. Pourtant en dépit de ses atours aux airs de déjà-vu, Wonder Wheel présente d’autres facettes autrement plus singulières de l’univers du cinéaste. Adoptant le ton de son trop méconnu Crimes et délits, Woody Allen n’épargne jamais ses protagonistes, préférant la wheel of fate à la wonder wheel, écarte tout humour vaporeux et ne s’intéresse plus à la bourgeoisie égocentrique de l’ancien temps. Non, il préfère se rapprocher des classes populaires au cœur d’un New York au ludisme désenchanté, aux plages rarement égayées et aux feux antiques entretenus cette fois ci par un enfant en perdition. S’il se veut amoureux d’un théâtre dramatique classique à l’instar de son héros témoin citant allégrement O’Neil, il se conjugue bien plus avec l’art antique que l’art moderne contrairement à Manckiewicz par exemple. Dans ce royaume hors de l’espace et du temps, le parc devient purgatoire alors qu’il se voulait chantre du modèle attractif made in USA. Le rêve américain justement s’y étiole et se perd quand chacun voit son projet s’envoler au profit d’une réalité plus cynique. Le soda fait place à l’alcool, la connaissance à la violence, la confiance à la jalousie, l’amour à la mort. Les ombres d’Escyle ou Sophocle planent comme des oiseaux de mort sur le long-métrage annonçant sous leurs ailes les destinées funestes de ces laissés pour compte. A ce petit jeu, chacun pourra être émerveillé ou au contraire lassé par le jeu de lumières et la photo de Vittorio Storaro.

Au cœur de la filmographie à la parution frénétique de Woody Allen, beaucoup n’y verront qu’une œuvre frelatée auréolée d’un parfum extérieur de scandale. Pourtant si le plumage se veut dans la lignée d’une méthode éprouvée et approuvée, l’oiseau qu’il recouvre se veut beaucoup plus rare, perfectible certes mais sensible au possible, à fleur de peau comme les personnages tragiques qu’il transporte sur ses ailes.

Film américain de Woody Allen avec James Belushi, Kate Winslet, Justin Timberlake et Juno Temple. Durée 1h41. Sortie le 31 janvier 2018

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre