En route vers Okhotsk, de Eleonore Frey

« Loin d’ici, voilà mon but ! » écrivait Kafka.

Otto, le médecin qui a les pieds sur terre, planifie un voyage sur les traces d’un bonheur évanoui. Il rêve de nature et de grands espaces. Sophie, mère divorcée, imagine parfois trouver la liberté dans la toundra. Thérèse, déjà un peu hors d’elle, s’éparpille et se répand pour combler le vide qui se creuse dans son esprit. Toutes deux sont amoureuses de Robert, alias Mischa Perm, auteur d’En route vers Okhotsk. Robert semble tout droit sorti des romans d’Enrique Vila-Matas : il ne veut plus, ne peut plus écrire, sa Sibérie est intérieure.

Dans ce roman aux multiples points de vue, tout le monde rêve d’espace et pourtant celui-ci apparaît comme atrophié : le roman a des allures de huit clos. On pense à Dogville, où la ville entière s’offre à nos yeux, les murs devenus miraculeusement transparents, inexistants. Tout se voit, tout se sait. Rien ne peut être tu, et tout prend des proportions gigantesques pour les uns, tandis que pour les autres, plus rien n’a d’importance : ni le lien qui unit, ni le nom, ni le lieu.

Nul besoin de la présence de Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom pour ressentir ce brin de magie qui plane au fil des pages : bientôt, on croirait Okhotsk accessible au moyen d’un mur magique placé sur le quai d’une gare. On pourrait parler de roman de l’absurde. N’est-il pas préférable de se dire que la destination n’importe pas tant que ça, que le voyage en lui-même n’est qu’accessoire pour atteindre l’ailleurs ? Magie, folie, ou absolu mépris des conventions, le livre palpite et nous emmène bien malgré nous dans un endroit que l’on croyait plus éloigné. On nous avait promis un voyage, on nous offre une introspection. On nous parlait de route, et l’on échoue sur un chemin, beaucoup plus séduisant.

Si les personnages ne savent plus où ils en sont, semblent perdus, c’est peut-être pour signifier qu’ils ne sont qu’un prétexte à cette pérégrination plus riche, plus foisonnante qu’une simple histoire d’amour, de famille, de rencontre. Chacun dans cette histoire pense être perdu, cherche et se trouve (ou pas). Qui sait si l’on ne gagne pas davantage à se perdre qu’à se trouver d’ailleurs. Rester, partir, s’interroger ? Attendre, renoncer, déguerpir ?

La littérature, le livre, sont au cœur de cette intrigue. Leur omniprésence nous nargue, comme une énième mise en garde. On se joue ici du pacte littéraire, on s’en moque, s’en éloigne, on l’écarquille. Quel est le nom du livre déjà ? Celui de son auteur ? Peu importe. Peut-être que personne n’atteindra (ou ne reviendra) jamais (de) Okhotsk. Car c’est peut-être ici, en nous, que ce situe cet endroit mystérieux. Eleonore Frey nous le rappelle avec un talent qui réclame le respect.

En route vers Okhotsk, Eleonore Frey, Quidam Editeur, Février 2018, 152 pages, 16 Euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.