Les frères Sisters

Homesmen

Les frères Charlie et Eli Sisters gagnent leur vie en tant que tueurs à gages pour le mystérieux et impitoyable Commodore. Quand ce dernier les lance aux trousses d’un chimiste, ils ne se doutent pas que leur périple changera à jamais leur destinée.

Dans un entretien récent, Jacques Audiard n’a point hésité à fustiger l’œuvre de Sam Peckinpah, la qualifiant d’ouvertement machiste. De tels propos dépourvus de nuance pourront choquer les admirateurs du metteur en scène de la Horde Sauvage, qui ne mérite point pareille attaque. Surtout que l’œuvre d’Audiard passe aux yeux de certains observateurs pour être sexiste, au moins à demi-mots. La polémique passée, il ne faut pas oublier ce que Peckinpah apporta au western via La horde sauvage bien sûr mais également Apportez moi la tête d’Alfredo Garcia et surtout Pat Garret et Billy the kid.

Avec les Frères Sisters, Audiard s’essaie lui aussi à l’exercice du genre rejoignant certaines de ses glorieuses idoles, Howard Hawks en tête. Si le cinéaste ne s’est jamais revendiqué comme un cinéaste de genre à part entière, tous ces films relèvent plus ou moins d’une affiliation particulière, du thriller au film de prison. Sa venue au western n’est d’ailleurs point une surprise tant son précédent film, Deephan en reprenait les codes formels.

Cependant s’il tend à respecter avec les Frères Sisters le genre cher à John Ford et Anthony Mann, il entend persister dans sa quête anthropologique moderne où les perdants magnifiques deviennent les chantres d’un cinéma certes viscéral mais jamais voyeuriste. Le spectateur prend un malin plaisir à suivre les pérégrinations de Charlie et Eli, fratrie de tueurs à gage à la solde du mystérieux Commodore, virtuoses du crime à l’intellect limité.  Les deux comparses vont entreprendre un périple à travers un Ouest pas encore tout à fait dompté, bien loin des standards crépusculaires d’Impitoyable et de la verve nihiliste de Leone ou Corbucci. Le lyrisme des grands espaces des maîtres d’antan devient ici fugace au profit des lumières encore balbutiantes de la civilisation urbaine magnifiée par un San Francisco devenu paradis perdu, ou plutôt utopie destinée aux plus aisés. Audiard préfère une symbolique éphémère et éparse que ne renierait pas Godard lui-même.

Au cœur de cette chevauchée qui rime au départ avec la sempiternelle ruée vers l’or, s’opposent deux binômes aux motivations divergentes avec en toile de fond un discours social en complet décalage avec l’époque présentée. Ce contraste saisissant surprend, enchante autant qu’il agace mais ne laisse point indifférent, pour mieux faire resurgir l’univers du réalisateur ainsi que ses obsessions et fantasmes.

A commencer par le chemin de croix qu’il fait endurer à ses protagonistes, les suppliciant petit à petit, les sourires laissent place très vite au dégoût et à la pitié. La scène de l’araignée, celle de l’accident ou de l’amputation sont à chaque fois du ressort du péché véniel plus que de l’incident fortuit. Comme à son habitude, Audiard punit l’orgueil de ses personnages comme il l‘avait fait avec Matthieu Kassovitz, Marion Cotillard, Romain Duris ou encore Tahar Rahim. Cette tendance à flageller le mécréant sied merveilleusement bien au thème abordé quand on connait les racines mythologiques et bibliques du western. Ici, sans jamais imposer une morale facile et fallacieuse, Audiard châtie à tour de bras et remet les pendules à l’heure au fur et à mesure du long-métrage.

Il s’attarde également sur l’image du père, ombre terrible du géniteur en proie à la plus sordide des violences sur les siens et sur son environnement. Thématique de plus en plus présente chez le cinéaste depuis De battre mon cœur s’est arrêté, la figure patriarcale devient bourreau, fardeau et parfois mentor à l’image du Commodore enclin aux pires atrocités mais qui finance le mode de vie délétère des frangins. On se souvient bien évidemment des rôles de Niels Arestrup, Jean-Louis Trintignant ou encore Bouli Lanners. Le Commodore devient le nouveau membre d’une lignée de pères au comportement trouble. Sauf qu’ici, c’est son spectre comme celui du père naturel des Sisters qui hante les deux mercenaires. Ces fantômes menacent mais jamais directement, sont toujours à l’affût ,rôdent tels la mort, rejoignant ainsi Robert Mitchum dans la Nuit du chasseur même si l’innocence n’est pas l’apanage des Sisters.

C’est pourquoi dans ce contexte baroque où les liens se distendent à chaque instant, la chaleur d’un foyer, trop souvent illusoire devient la seule échappatoire à un enfer quotidien. Cette idée omniprésente dans l’œuvre du metteur en scène parfois balbutiante comme dans Un héros très discret, souvent limpide comme dans Deephan ou De rouille et d’os devient ici un enjeu cathartique qui verrait l’expiation des actes délictueux les plus vils.

Ne voulant point adopter le nihilisme de l’école italienne, Audiard s’en tient du coup à un retour aux sources comme un retour chez soi, celui qu’on espérait à demi-mots. Si Les frères Sisters n’est point un classique instantané, il faut s’accorder cependant à louer cette volonté de repli sur soi salutaire après une période de démystification que certains ont pu trouver lassante. Quand certains jouent à l’excès la carte de la parodie, Audiard joue celle de l’hommage vibrant sans jamais omettre les constantes qui incarnent sa vision du septième art.

Film français de Jacques Audiard avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gylleenhaal. Durée 1h57. Sortie le 19 septembre 2018.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre