Grass

Coffee and cigarettes.

Assise dans un café, une jeune femme observe minutieusement chaque client, épiant leurs conversations pour mieux trouver l’inspiration.

Après Seule sur la plage la nuit et La caméra de Claire, Grass est le troisième film d’Hong Sang-Soo à sortir sur les écrans cette année. Pour ce stakhanoviste de la caméra, il faut parler toujours et encore d’amour entre autres, mais toujours d’une manière différente. Car, comme il l’expliquait dans Seule sur la plage la nuit, peu importe le sujet, seul compte le traitement. Et c’est bel et bien de cette affirmation que le sud-coréen puise la puissance formelle de son cinéma. Si la thématique ne change pas tout comme son regard, il appréhende l’univers du quotidien avec l’énergie du renouveau d’un jouvenceau.

Tout comme pour Le jour d’après il y a un an, il use ici d’un noir et blanc certes austère mais des plus judicieux. En outre, à l’instar de La caméra de Claire et d’Hill of Freedom, le cinéaste opte pour une durée relativement courte. Pourtant, la maîtrise de la temporalité affichée par le réalisateur n’a que peu d’équivoque tant son récit s’élague et se consume au rythme des dialogues filmés en plans-séquence.

Au détour d’une ruelle, une jeune femme (Kim Min Hee) assise d’abord seule à la table d’un café puis en compagnie de son frère à celle d’un restaurant, s’amuse à écouter les conversations qui animent les alentours, son imagination fertile se charge quant à elle d’en expliquer leurs tenants et leurs aboutissants. A l’image du début d’année, elle se retrouve seule dans ce café comme elle l’était sur la plage. Comme Melvil Poupaud chez Rohmer qu’Hong Sang-Soo affectionne tant. Si l’écriture est un exercice solitaire dixit l’une des protagonistes du film, il en va de même pour celui de l’introspection, véritable repli sur soi empêchant par moments de se sociabiliser. Pourtant cette même introspection s’avère salvatrice tant les discussions abondent désormais de détails non plus croustillants mais bel et bien sordides.

Suicides, chômage, rejet, peur de l’échec. Le temps de la fête, de l’ère dionysiaque si chère au metteur en scène à ses débuts est révolu. Le cynisme abonde depuis déjà quelques œuvres ; le temps de l’ivresse et du repas, propice aux bons mots et aux réjouissances a laissé place à l’amertume et au regret. Difficile d’interrompre le flot de rancœur et de haine déversé par instants par les personnages, de faire cesser la tension à la fois toute lyrique mais également toute outrancière sublimée par les plan séquences fort à propos, dépourvus de toute fioriture. Pour se sortir du marasme des mots, on préfère non plus se noyer dans l’alcool mais cette fois-ci se mettre à l’écart pour aller fumer, la cigarette ultime répit et non plus instant convivial.

Au sein de ce chaos policé ambiancé par la musique classique d’un hôte invisible, Kim Min Hee s’impose comme une voyeuse point ingénue, fausse introvertie et symbole de ce mal être. Puisque sa vie sociale n’a point d’ancre viable, elle s’en crée via les histoires d’autres, parfois cruelles, parfois tragiques, toujours personnelles. Par ce biais, Hong Sang-Soo dénonce l’apathie générale d’un monde devenu plus spectateur qu’acteur (en Corée du Sud, le pays est friand non pas de la télé réalité mais de soap opera), incapable de vivre sa propre vie, et surtout d’entamer un véritable travail de sociabilisation. En parlant ici par exemple de trois suicides sur quatre dialogues, il force plus que jamais le trait du vécu de ses protagonistes pour mieux souligner la volonté de tout à chacun de vivre l’extraordinaire a fortiori s’il est malsain, par procuration.

Pourtant chez le cinéaste il y a cet humanisme persistant, cette velléité de croire encore à une rédemption si souvent refusée. Elle s’immisce tantôt dans le déni, tantôt dans l’absolution de l’autre souvent dans l’accueil que ce soit d’un acteur sans le sou en recherche d’un foyer ou celui d’une jeune femme désabusée autour d’un repas.

Fable d’une incroyable férocité portée par une limpidité sans failles, Grass porte un regard glaçant et glacial sur les enjeux microcosmiques de notre société. Jamais avare en détails cruels, ni en mots blessants, Hong Sang-Soo ne balaie pourtant jamais l’espoir de renaître dans un univers empreint de simplicité, espoir personnifié par deux amoureux revêtant quelques instants les vêtements d’une autre époque. Tout un symbole.

 

Film sud-coréen de Hong Sang-Soo avec Kim Min-Hee, Jeong Jin-Yeong, Kim Saebyuk. Durée 1h06. Sortie le 19 décembre 2018.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre