La ballade de Buster Scruggs

Les hommes de l’ouest

La légende de l’Ouest américain revisité à travers six sketches iconoclastes.

Un hors la loi pistolero et chanteur. Un braqueur malchanceux. Un homme tronc acteur. Une jeune femme orpheline sans le sou. Un chercheur d’or. Et enfin cinq passagers d’une diligence lugubre…Tels sont les personnages singuliers et haut en couleurs du nouveau film des frères Cohen. Avec La ballade de Buster Scruggs, les auteurs de The Big Lebowsky revisitent à leur manière le genre phare de l’ère classique hollywoodienne ce, huit ans après une première incursion au cœur du Far West avec le remake de True Grit. Cette fois ci, ils abordent le sujet avec un scénario complètement original, présenté à l’écran comme une série d’histoires courtes issues d’un recueil imaginaire. Destinée à l’origine pour le format télévisuel, c’est finalement sous forme de film à sketchs que La ballade de Buster Scruggs nous est présentée.

L’emballage aussi bien thématique que visuel laisse au départ présager à une visite néoclassique du genre comme le feraient Clint Eastwood ou Kevin Costner. Thématique car on retrouve les sempiternels duels au soleil, les braquages de banque, la ruée vers l’or ou encore les convois embarqués pour des voyages interminables. Visuel car comme leurs aînés, les Cohen s’amourachent des grands espaces qu’affectionnaient tant John Ford et Anthony Mann.

Pourtant, très vite, ces atours conçus pour appâter le chaland en manque de traversées du désert vont vite laisser place aux turpitudes habituelles des deux metteurs en scène. Retournant alors leurs vestes, ces quelques sketchs vont peu à peu se muter en fables douées d’une morale aussi minimaliste que corrosive. Quant aux protagonistes, ils ne font qu’incarner, certes à merveille, non plus la mythologie de l’Ouest mais bel et bien celle des Cohen, rejoignant par la même un panthéon de caractères tragiques. Adepte des marginaux, la fratrie délivre une nouvelle fournée de figures tantôt pathétiques, tantôt pitoyables, souvent méprisables mais à tous les coups perdantes. Que ce soit un fanfaron as de la gâchette, un mutilé ou encore un chercheur avide d’or, aucun d’entre eux ne trouvera le salut dans une quête impossible si ce n’est de la rédemption au moins d’une quiétude proche du paradis. Ils deviennent chacun leur tour les jouets de puissances non pas divines mais bel et bien créatrices, chantres de contes à la portée édifiante. Cette velléité des deux comparses rejoint bel et bien les origines du western quand la Bible se voulait une source d’inspiration. Mais point de religion ici, plutôt une farce, où chaque comédien croit tirer les ficelles mais en sont finalement les pantins.

Ainsi en s’engageant sur cette voie de la tragi-comédie, La ballade de Buster Scruggs tend vers la vogue de la démystification chère à Leone et Eastwood, tant cette démarche leur a réussi. Pourtant si le génie cynique de l’un et la vertu mélancolique de l’autre ont si bien apporté au genre, il est ici pertinent de s’interroger sur la valeur ajoutée de l’entreprise des frères Cohen ainsi que de leur honnêteté intellectuelle. Sans se vautrer dans les excès d’un Tarantino, les deux réalisateurs peinent en revanche à véritablement amalgamer avec intelligence leur univers avec le genre,comme leur compère Sam Raimi il y a plus de vingt-cinq ans et son western  Mort ou Vif. Ainsi à l’image du dernier sketch, le film souffre d’une schizophrénie notable quand le ton de la farce se confond avec des allégories pompeuses, limite prétentieuses. Si tout est fort bien écrit et cadré, l’ensemble lui manque si ce n’est de caractère, au moins de justesse.

A l’arrivée, en dépit d’une forme éloquente, La ballade de Buster Scruggs ne parvient jamais à convaincre, faute de trouver un véritable raccord. Si le spectateur rit forcément ou de manière quelque peu forcée, le moment extatique s’estompe quand il vient à se demander si il n’a point été dupé du début à la fin.

 

Film américain de Joel et Ethan Cohen avec Tim Blake Nelson, James Franco, Liam Neeson. Durée 2h13. Sortie le 16 novembre 2018 sur Netflix.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre