La saga des intellectuels français : à l’épreuve de l’histoire (1944-1968), un passé énigmatique

Un historien des idées

François Dosse est actuellement Professeur d’histoire contemporaine à l’IUFM de Créteil. Il est l’auteur de Paul Ricœur, Les sens d’une vie, (Paris, La Découverte, 1997) et aussi d’une biographie remarquée de l’historien et éditeur Pierre Nora (Perrin, 2011). On peut donc faire de lui un spécialiste des intellectuels et de l’histoire des idées. Cet automne, il a fait paraître La saga des intellectuels français, en deux volumes. Le premier, A l’épreuve de l’histoire, retient ici notre attention.

 

Les « années Sartre »

Ce premier tome est marqué par l’omniprésence de Jean-Paul Sartre et de son existentialisme, ainsi que de ses rapports très contrastés avec le communisme. François Dosse rappelle ici avec beaucoup de justesse que le PCF vilipendait Sartre au lendemain de la guerre. Il fallut le début des années 50 et la guerre de Corée, marquée ici par la répression de la manifestation contre la venue du général Ridgway, pour pousser l’auteur de La nausée à devenir un compagnon de route, jusqu’à l’intervention soviétique à Budapest. Mais si Sartre prend ses distances avec le PCF, il ne rompt pas avec le communisme, se cherchant d’autres épopées révolutionnaires à défendre : ce sera d’abord Cuba, puis la Chine. Lire À l’épreuve de l’histoire, c’est aussi se rappeler à quel point dominait l’imprégnation de l’idéologie marxiste, même chez les structuralistes. L’émergence de ce courant de pensée ébranle alors sensiblement le magistère sartrien. On est en tout cas frappé par l’hermétisme du vocabulaire et de certains concepts structuralistes…

 

Une période d’attente messianique

Cette période est, pour ces intellectuels de gauche, marqué par le messianisme révolutionnaire. Ils l’attendent cette Révolution, y compris les chrétiens de gauche de la JEC. La guerre d’Algérie et la décolonisation du Tiers-Monde (l’expression est d’Alfred Sauvy) entretient leur espérance. Dans le camp d’en face, la collaboration a terni – c’est un euphémisme- le prestige des intellectuels de droite, même si les hussards font parler d’eux. Il n’y a guère que Raymond Aron, l’ancien « petit camarade » de Sartre devenu le « spectateur engagé » à avoir de l’influence, même s’il semble se résigner à une solitude altière.

À nous qui savons que la Révolution n’est pas venue (du moins à ce jour), ce volume nous rappelle l’effervescence d’une époque qui a légué de grands écrivains (Camus) mais qui a produit aussi quelques erreurs d’analyse monumentales (la perception du maoïsme par exemple). Le deuxième tome de La saga des intellectuels promet déjà beaucoup.

 

François Dosse

Sylvain Bonnet, La saga des intellectuels français 1 : à l’épreuve de l’histoire (1944-1968), Gallimard « L’esprit des temps », septembre 2018, 624 pages, 29 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.