Port-Royal, les ombres du Grand Siècle

« Jansénisme : on ne sait pas ce que c’est, mais il est chic d’en parler », Gustave Flaubert, dictionnaire des idées reçues

 

Vaste sujet…

 

Difficile sujet que le jansénisme ! on part d’un mouvement religieux rigoriste faisant sien les thèses d’un nommé Jansénius sur la grâce pour aboutir à un mouvement politique s’opposant à la monarchie absolue au XVIIIe siècle, compagnons de route des lumières. Et c’est Michel Carmona, historien émérite et auteur de biographies remarquées de Marie de Médicis (Fayard, 1981), de Richelieu (Fayard, 1983) et de Morny (Fayard, 2005) qui nous offre ici une synthèse sur le premier siècle du jansénisme, celui de Port-Royal (qui inspira Sainte-Beuve).

 

Une cause et plusieurs groupes

 

La lecture du livre permet de comprendre que le jansénisme voit se coaguler si l’on peut dire plusieurs groupes : d’abord celui des religieuses de Port-Royal articulé autour des sœurs Arnauld (Mère Angélique est la plus célèbre). Elles sont issues d’une famille de juristes et leur père Antoine, ancien protestant, s’est fait connaître par un libelle anti jésuite, ceux-là même qui vont persécuter plus tard les jansénistes. Les sœurs ont besoin de confesseurs et le plus brillant d’entre eux sera Saint Cyran, un basque aux talents intellectuels remarquables, un bretteur qui force l’admiration de Richelieu lui-même. Il est l’ami de Jansénius mais on peut dire que l’Augustinus, le livre somme de ce dernier, porte la marque de Saint Cyran. La cour de France prend très vite en ombrage les thèses jansénistes, Saint Cyran sera même emprisonné sur ordre de Richelieu.

 

Du religieux au politique

 

Jansénius réfléchit sur la grâce donc. Pour lui, contrairement aux jésuites (Molina en tête), le grâce n’est ni acquise, ni donnée à tous les hommes. Tous les théologiens chrétiens se sont écharpés sur ce sujet depuis Saint Augustin jusqu’à Calvin et nombreux sont ceux qui accusent les jansénistes de néo-prostestantisme. Le courant est surtout rigoriste, prônant un effort sur soi-même, encourageant le retrait du monde : on voit ainsi nombre de « solitaires » accourir à Port-Royal. Le prestige intellectuel du courant est aussi très fort, attirant Racine comme Blaise Pascal, traduisant la bible en français. Louis XIV voit les jansénistes comme des rebelles à son autorité (les visites de la duchesse de Chevreuse, ancienne frondeuse, à Port-Royal, le confortent dans ses vues). Son règne les voit de plus en plus persécutés, malgré des protecteurs puissants comme le marquis de Pomponne (lui aussi un Arnauld) ou la duchesse de Longueville, sœur du grand Condé. Le refus de donner l’absolution à des jansénistes achève ici d’en faire des dissidents, soutenus de facto par les évêques les plus gallicans comme Noailles. Louis XIV lègue à son successeur un cadeau empoisonné, la bulle unigenitus que le parlement de Paris rejette.

 

Le Port-Royal de Michel Carmona s’achève en 1715, là où commence le second âge du jansénisme, bien loin des idées sur la grâce professées par son fondateur… Excellente synthèse, qu’on peut recommander en complément de l’histoire du jansénisme de Monique Cottret, parue chez Perrin en 2016.

 

 

 

Sylvain Bonnet

 

Michel Carmona, Port-Royal, Fayard, octobre 2018, 496 pages, 26 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.