Roma

Mexico année zéro

Mexico, 1970. La vie quotidienne d’une famille aisée perturbée par des bouleversements internes et le chaos social ambiant.

Epouse d’un médecin chercheur réputé, Sofia a depuis longtemps abandonné sa carrière de biochimiste pour s’occuper de ses quatre enfants, aidée dans sa tâche par sa mère et ses deux aide-ménagères, Adela et Cléo, très appréciée d’ailleurs. Pourtant ce portrait idyllique va bientôt être entaché par le brusque départ de son conjoint Antonio et les événements vont alors aller de mal en pis.

Cinq ans après le succès mondial de Gravity, Alfonso Cuaron délaisse le film de genre spectaculaire pour se consacrer à un drame intimiste très personnel. Il n’hésite point à révéler que ce nouveau long-métrage raconte en grande partie ses propres souvenirs d’enfance, personnifiant ainsi une véritable madeleine de Proust sur grand écran. Pour adapter ce récit quasi autobiographique, il opte ici pour un noir et blanc judicieux, à la photographie léchée. En outre, il démultiplie volontairement les références au cinéma néoréaliste italien, mais également à différents auteurs de Tarkovski à Scorsese. Pourtant, et fort à propos, ces clins d’œil n’entachent à la fois ni sa quête mémorielle et encore moins ses obsessions formelles ou thématiques. Très vite, le metteur en scène des Fils de l’homme et d’Y tu mama tambien refait surface nanti de son élégance ostentatoire, parfois excessive, parfois touchante, toujours ambitieuse.

Puisque rendre le passé aussi véridique que possible exige dans cette entreprise un numéro d’équilibriste sur le fil du temps, alors le cinéaste est plus qu’en terrain connu et conquis lorsqu’il doit s’élancer et que le vide se dévoile à chaque pas. Alors que Tarkoski, Kubrick et Leone élaguait le temps pour mieux intensifier les enjeux en cours, Cuaron lui préfère le prendre à rebours systématiquement, égrenant chaque seconde d’attente, soulignant ainsi ce qu’il y a à perdre et à sauver l’instant d’après.

Comme Johnny To, Kechiche, ou encore Hong Sang Soo ces dernières années, Cuaron a développé une maîtrise peu commune des plans séquences. Comment oublier celui d’ouverture de Gravity, vertigineux, ou encore ceux de Fils de l’homme, en pleine guérilla urbaine ou dans une voiture. Ici, il en use et abuse diront certains mais la maîtrise devient marque de fabrique à l’image de la scène d’ouverture. Cléo, femme de ménage s’active à nettoyer un carrelage en forme de damier, symbole à peine voilé du grand échiquier de la vie, qu’elle voudrait immaculé et qui sera entaché d’excréments canins quelques instants plus tard : une source de conflit supplémentaire à venir. Chez Cuaron, l’usage du plan séquence tient de l’annonce prophétique ; les situations anodines (comme ici ou dans la scène d’ouverture de Gravity) ou complètement hors propos comme la scène de guerre civile des Fils de l’homme présagent toujours du meilleur, du pire ou de l’inattendu. Un meurtre glaçant, une naissance inespérée, un accident dans l’espace et ici une, non des séparations. L’attente chez Cuaron générée par ces effets de style a pour unique intention que de dénouer un drama inextricable, et de mettre fin à un décompte apocalyptique. Dans son segment d’Harry Potter, Hermione expliquait que l’action des protagonistes étaient à même de sauver ce qui pouvait l’être, de prendre à contre-courant les événements remplis de fatalité. Chez Cuaron, ce point s’avère essentiel, tant justement la manipulation du temps n’a pour effet que de permettre à ses personnages de trouver un échappatoire, parfois vainement, toujours courageusement. Ici si la course contre la montre de Cléo pour aller accoucher fait écho avec celle de Kee dans Les fils de l’homme, c’est pour mieux souligner le fatras des armes, du peuple et surtout les larmes des femmes prises au piège dans une spirale où tous les ont abandonnées.

Chez le mexicain en effet, la femme fait plus que jamais office de victime, mises à l’écart par la figure masculine toujours méticuleuse à l’extrême pour elle-même mais jamais pour celles qui partagent leur existence. Ici Antonio ou Fermin ne dépareillent point malgré leurs origines sociales divergentes. Faisant preuve d’une rigidité toute risible (à l’image de l’arrivée d’Antonio dans la cour ou de l’entraînement de Fermin), ils en oublieraient presque l’essentiel dans les rapports humains. Dans ce repli sur soi qu’on leur impose, Sofia et Cléo rejoignent les autres grandes figures féminines du cinéaste ; Kee, Hermione, mais aussi Luisa ou le docteur Ryan Stone. Si d’autres que ceux qu’elles aiment veillent, elles doivent surtout leur salut à un refus d’abdiquer, à l’image d’une Cléo ravagée par le chagrin se portant à la rescousse des enfants sur la plage.

Avec Roma, Alfonso Cuaron ne devient ni mature et ne porte point au firmament une œuvre déjà digne d’intérêt. Non, en choisissant délibérément de retomber dans l’enfance, son regard reprend racine là où tout a commencé. Il plonge dans sa propre fontaine de jouvence et signe par là même peut être son film le plus authentique.

Film mexicain d’Alfonso Cuaron avec Yalitza Aparicio, Marina de Tavira, Nancy Garcia. Durée 2h15. Sortie le 14 décembre 2018 sur Netflix.

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre