Glass

Le crépuscule des dieux

La suite d’Incassable et de Split ou l’affrontement final entre David Dunn, Mister Glass et la Horde dans un monde qui refuse l’existence de l’incroyable.

A la mort de Christopher Reeves, certains lui rendirent hommage en rappelant qu’il fit croire au monde, l’espace d’un film, que l’homme pouvait voler. L’acteur qui personnifia si bien la figure de Superman avait réussi le pari de faire admettre au monde pendant quelques minutes que l’impossible était possible, au moins sur grand écran.

La frontière entre réel et imaginaire, mythe et fondements populaires qui sépare le monde des hommes et des surhommes symbolise à elle seule la base du comic book américain, où le héros de papier s’est muté en super-héros. Ce qui se passa sur des planches dessinées arrive désormais sur grand écran, à l’heure où le film de super-héros caracole régulièrement au box-office depuis le début de ce siècle. Surtout que depuis quelques années, actioners et autres films de science-fiction plus classiques ont nettement moins la côte face aux héros costumés.

La question qui se pose désormais, à quand une introspection finale du genre sur le grand écran comme l’a fait son homologue de papier il y a plus de trente ans avec les travaux d’Alan Moore sur Watchmen et de Frank Miller sur Dark Knight Returns. Certains l’ont déjà entamé : Matthew Vaughn, James Gunn,  James Mangold. Ne manque plus qu’une touche finale. Et c’est Glass qui l’apporte aujourd’hui.

Beaucoup reprochent ou ont reproché à Night Shyalaman cette propension à faire du twist l’unique force formelle d’un cinéma dont la thématique prépondérante résidait dans la perception du réel et de l’imaginaire, question relevant de Todorov, éminent spécialiste du fantastique littéraire. Que la barrière soit allègrement franchie dans Sixième sens ou ne soit qu’une frontière factice dans Le village, le cinéaste a souvent caché ses lacunes par des retournements de situation spectaculaires, véritable marque de fabrique devenue à la longue une marque de paresse intellectuelle.

Pourtant, force est de constater que ses travaux sur Incassable d’abord puis sa suite non annoncée Split, vont à contrario de cette facilité artistique affichée, tant la réflexion proposée par le premier et la maîtrise protéiforme du second ont transcendé les limites du metteur en scène. Quand vient l’heure de clôturer la trilogie avec Glass, Shyamalan va s’ingénier à utiliser tous les artifices qui ont fait le succès des deux premiers volets. La crainte de voir poindre une œuvre monstrueuse et difforme s’avérait légitime. Elle s’estompe pourtant très rapidement.

Glass commence quelques semaines après la fin de Split. David Dunn désormais à la tête d’une société de sécurité avec son fils peine à cacher de plus en plus ses activités de justicier. Il se met en chasse de la Horde pour sauver de nouvelles victimes du psychopathe aux multiples personnalités.  Les événements vont les conduire tout droit dans les griffes du docteur Staple, éminent psychiatre, chargée de les convaincre qu’ils ne sont en aucun cas des surhommes. De ce postulat, Shyalaman va étendre à la fois sa réflexion établie dans Incassable pour mieux la déconstruire. A l’époque d’Incassable, Elijah/Glass expliquait l’importance de croire à l’extraordinaire dans un monde dominé par le médiocre et le manque d’ambitions. Si Shyalaman s’évertuait à décortiquer la nature profonde du comic book au point de la rationaliser, il transposait alors à merveille le phénomène de papier sur grand écran, avec une méthodologie toute naturaliste, sans fioritures, bref plus crédible. Ici, Staple ramène le spectateur et les protagonistes à la réalité, expliquant que tout était justifiable par la logique, réfutant chaque exploit des individus. Le monde imaginé par Shyalaman et Elijah est faux. Tout comme celui des super-héros de ces dernières années dans lequel bon nombre de cinéastes ont transposé des éléments et interrogations issues de l’actualité.

S’il est question à ce moment de frontière entre réel et imaginaire comme à l’accoutumée chez le cinéaste, la thématique n’est plus le centre du propos mais bel et un bien un élément d’une démonstration toute autre. La question sibylline posée du bout des lèvres par Shyamalan est doit-on croire dans le super-héros comme véritable vecteur culturel ou doit-on le balayer d’un revers de la main. Le super-héros est le fruit d’une mythologie moderne en rapport avec son temps. Si comme l’explique Elijah, elle puise ses fondements dans des faits réels (les costumes moulants se rapportent aux champions de foire foraine), elle répond surtout à de véritables besoins contemporains. Si peindre les héros mythologiques durant la Renaissance puis le siècle suivant obéissait à des désirs précis du public, il en va de même pour le comic book. Glass n’essaie pas seulement de justifier l’existence potentielle de surhommes mais d’en justifier surtout le besoin et par extension au sein du folklore artistique contemporain.

Pour ce faire, Shyalaman démystifie d’abord. Par les propos de Staple bien sûr. Par les compagnons des protagonistes ensuite. Chacun d’entre eux correspond vulgairement aux sidekicks des comic books. Aptes à servir d’ancre sociale comme leurs homologues, ils sont tour à tour inutiles, impuissants, héritiers. Ils sont surtout les derniers à croire en leurs aptitudes tout en étant capables de toucher leur humanité.

Enfin, le réalisateur revient aux sources pour rétablir le mythe. Si tout est une question d’origines comme le précise Mister Glass c’est pour mieux appuyer sur l’un des principes narratifs clés des comic books mais également des films de super héros. Les origines racontées par Stan Lee et Jack Kirby ou encore par Donner ou Raimi symbolisent l’essence même du media. En s’attardant sur elles, Shyalaman explique alors à demi-mots ce qui constitue la force d’un courant parfois trop présent, parfois irritant, au succès indéniable.

Avec Impitoyable, Clint Eastwood démystifiait le western comme son maître Léone pour mieux revenir aux sources du mythe en apposant le style classique flamboyant de ses aînés. En adoptant une démarche similaire sur le fond, Shyalaman poursuit la route tracée par Mangold avec Logan ou Vaughn avec Kick Ass. Pourtant en ne reniant pas ses justiciers comme ce dernier et en ne remettant pas en cause la plausibilité de leurs dons, Shyamalan s’efforce surtout de revenir au conte réjouissant raconté par Richard Donner. Si sa fable est plus cruelle que celle consacrée à l’homme d’acier, nul doute qu’elle possède la même saveur et la même authenticité. Car avec Glass, le film de super-héros est enfin entré dans l’âge adulte. Les plus sceptiques diront enfin. Les autres se réjouiront. A juste titre !

Film américain de M. Night Shyamalan avec James Mc Avoy, Bruce Willis, Samuel L. Jackson. Durée 2h09. Sortie le 16 janvier 2019

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre