La mule

                                                                       La dernière tentation de Clint

Ancien horticulteur en vue, Earl Stones, octogénaire encore actif, a consacré plus d’énergie à son travail qu’à sa famille. Alors que son entreprise se trouve au bord du gouffre et que les besoins pécuniaires de sa petite fille augmentent, il décide de devenir passeur de drogue pour un cartel mexicain. Le début d’une histoire pas comme les autres…

Dans cinquante ans, il est difficile d’imaginer quels cinéastes contemporains feront encore parler par leur œuvre, par leur legs, par leur singularité, tant les modes sont aujourd’hui volatiles et la propension à encenser ou à déconsidérer un auteur trop rapidement est devenu un apanage générationnel. Pourtant, la certitude que le nom de Clint Eastwood sera prononcé avec respect par les cinéphiles de demain ne fait quasiment aucun doute tant l’acteur réalisateur a continué de briller s’adaptant au fil des époques et générations, lui l’héritier des John Ford et Anthony Mann. Sans faire ici un pseudo éloge posthume prématuré, il était nécessaire de rappeler ces faits tant La mule, plus encore que Gran Torino incarne un véritable testament aussi bien thématique que formel de la part du cinéaste.

A chaque fois que les observateurs le croient à bout de souffle, le metteur en scène se relève pour un nouveau baroud d’honneur. Au début des années deux-mille après les anecdotiques Les pleins pouvoirs, Jugé coupable, Créances de sang ou Space cowboys, il accouche de Mystic River annonçant trois autres chefs-d’œuvre à venir (Million Dollar baby, Lettres d’Iwo Jima, l’Echange). Et depuis 2010, malgré les honorables Sully et American Sniper et après le massacre de l’incompris 15h17 pour Paris, la succession d’œuvres inabouties signifiaient pour beaucoup la fin de celui qui voulait finir comme Huston, avec son plus grand film (en l’occurrence Les gens de Dublin). Si avec La mule il n’atteint point les cimes d’Honkytonk man ou Impitoyable, il signe pourtant une pièce essentielle de sa filmographie. Explications.

A l’image de cinq de ses derniers films, La mule est lui aussi une sorte de biopic racontant la véritable histoire d’un octogénaire devenu trafiquant pour le compte des cartels colombiens. Pour l’occasion, Eastwood repasse devant la caméra alors que tous pensaient sa carrière d’acteur abandonnée depuis sa prestation dans Une nouvelle chance.  Pourtant, le rôle d’Earl Stones lui sied à merveille tant le vécu et l’âge se confondent à l’écran, entre l’acteur et le personnage interprété. Si tous se souviennent de la performance du maître dans Gran Torino, l’incarnation de ce passeur pas comme les autres rappellent plutôt celle de William Munny dans Impitoyable quand Eastwood avait attendu d’avoir l’âge du rôle pour tourner. Ici il n’y a point eu une telle attente mais il existe une magie indescriptible au-delà des apparences qui sublime l’interprétation d’Eastwood. A tel point qu’il est difficile de savoir de qui Earl ou Eastwood s’efforce de rattraper le temps perdu. Plus que jamais, l’obsession du cinéaste pour les communautés transpire à l’écran, via le prisme élémentaire de la famille. Si beaucoup jugeront cette fable à la morale simple et sans inspiration, d’autres s’attacheront à la limpidité foudroyante d’un récit subjugué par le souffle classique de la mise en scène, n’en faisant jamais trop comme à l’accoutumée chez le cinéaste. Mais point important, Eastwood ici ne raconte pas seulement la vie d’Earl ou ses propres regrets, non il raconte son cinéma également, ses choix formels en images et en points de vue.

En lieu et place d’un polar ou d’une simple tragédie familiale, Eastwood fait de La mule un road movie recentrant sans cesse non pas les motivations mais bel et bien l’humanité de ses protagonistes. Comme William Munny, Earl Stones est tenté par l’aventure, non seulement pour l’appât du gain mais également pour racheter ses fautes. Il part donc sur les routes en quête de salut. Très souvent chez Eastwood, on s’élance sur les grands espaces américains, chers à Ford et à Anthony Mann pour une vie meilleure. Kincaid espérait trouver l’amour, Red la gloire, Butch la liberté. Quelques fois comme le Pale Rider on s’arrête réparer des torts ou ici aider une famille à réparer sa voiture. Mais la blessure persiste. Un amour perdu, un génie en mal de vivre, l’ombre de la vengeance. Pourtant, Eastwood ne juge pas mais montre du doigt avec dégoût cette Amérique puritaine et lui enlève par l’absurde son aura mythologique, son rêve devenu désenchanté et sa culture de l’homme de l’Ouest mensongère. L’affaire Earl Stones d’ailleurs relève aussi bien du comique que du pathétique tant il est impossible d’imaginer un octogénaire devenir passeur de drogue et duper ainsi les forces de l’ordre via cette situation aberrante. On est loin ici de l’image outrancière des trafiquants comme on était loin des duels flamboyants issus de la culture populaire dans Impitoyable. Les préoccupations thématiques du cinéaste demeurent même si elles vieillissent prenant des atours inattendus. Ici l’ombre de la Grande Dépression plane sous la forme des habitudes de consommation, entraînant la chute de ceux qui ne suivent pas le mouvement. Quant à la violence du shérif Little Big Dagget, elle trouve écho lors d’une interpellation où la farce se mêle à la douleur du quotidien.

Dans ces allers et retours incessants, Earl trace la route au son de la country et du jazz, mais il n’est plus accompagné comme les autres héros eastwoodiens, seulement surveillé, défait de la bienfaisance d’antan. Ici la figure paternelle en prend un coup dans tous les sens du terme, sur la route et au sein du foyer.

Pourtant, à l’heure du dernier bilan, la Mule retrouve les élans élégiaques d’Impitoyable. Tout comme Munny qui se recueillait sur la tombe de sa femme en ouverture et en clôture du long métrage, Earl ici plante un lys en exposition et conclusion chargé lui aussi par le poids des erreurs commises. Plus qu’un clin d’œil ou un quelconque retour en arrière, Eastwood raconte en quelque sorte le film de sa vie, aussi bien dans le contenu que le contenant. Un tour de force contraire aux extravagances ostentatoires des auteurs actuels. Une manière élégante de tirer peut-être sa révérence.

Film américain de Clint Eastwood avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne. Durée 1h56. Sortie le 23 janvier 2019

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre