Les funérailles des roses

Œdipe reine

 

Tokyo, fin des années soixante. Alors que règne le chaos social, Eddie, superbe drag-queen entretient une liaison avec Gonda, le propriétaire du bar où elle travaille. Elle s’attire alors les foudres de Leda, drag-queen plus âgée et tenancière du bar, elle aussi éprise de Gonda. Le début d’une lente tragédie.

 

La mort du cinéaste Toshio Matsumoto il y a deux ans sert aujourd’hui de prétexte pour découvrir un auteur inconnu d’un large public, tant son art expérimental fait de déviances et de frustrations n’a que trop peu franchi les frontières. Pourtant, celui qui fut également un théoricien brillant du grand écran a marqué les esprits alertes au moins par ces Funérailles des roses, ovni furieux qui caractérise non seulement l’homme mais également une époque trouble et troublée. Pourtant son cinéma incarne le reflet oriental d’un mouvement alors en pleine expansion, celui d’un art complètement fou, en dehors des règles, de l’espace et du temps sous la férule de l’américain Andy Warhol. L’accueil est mêlé de fureur et de haine pour cette autre façon de voir le septième art, qu’en bien même cette vision marque les esprits et les auteurs, à commencer par Stanley Kubrick et son 2001, l’odyssée de l’espace.

Citer Kubrick ici s’avère fort judicieux car beaucoup de spécialistes supputent l’influence formelle des Funérailles des roses sur Orange mécanique (avec notamment ces fameuses scènes en accéléré présentes dans les deux long-métrages). En outre, on y retrouve également la même odeur de soufre, la même irrévérence, la même violence viscérale. Car ce qui caractérise bel et bien Les funérailles des roses, à l’instar de la future œuvre de Kubrick, c’est cette rage de vivre malgré un malaise permanent, celui du poids d’un passé bien trop lourd à porter tout comme celui des conventions en contradiction avec la permission d’exister. Pour y parvenir, les protagonistes n’auront d’autre solution que de s’affranchir de la morale quitte à commettre l’irréparable.

Au sein de cette tragédie baroque inspirée du mythe d’Œdipe, Eddie personnifie à elle seule le long métrage par sa présence provocante, sensuelle, dérangeante. Icône d’une jeunesse en quête de liberté, la drag-queen pose les questions douloureuses, celles qui agacent une société autoritaire tout juste sortie des affres de la Seconde Guerre Mondiale. Dans ce pays en rémission, c’est le début d’une rébellion anarchiste sévèrement réprimée à l’image de la communauté homosexuelle obligée encore de se cacher à cette période. La force de l’intrigue réside évidemment dans le tableau de la communauté gay de l’époque dont les bars ne dépareillaient pas avec d’autres lieux festifs y compris dans le fonctionnement sociétal. Pour beaucoup d’homosexuels, la question d’identité dans un pays qui ne les appréciait guère désarçonnait bon nombre d’intéressés.

Au milieu de cette ambiance crépusculaire, le regard du réalisateur construit et déconstruit un fil narratif marqué par les images chocs et une photographie léchée. Allers et retours incessants déroutent le spectateur pour mieux confondre ses sens. Dans ce jeu fait de lumière et de son, Matsumoto met habilement en abyme son sujet, surprenant un peu plus, et rend hommage à l’essai de Godard sorti quelques années auparavant.

Cependant, le nippon n’oublie jamais les enjeux présentés au préalable ainsi que le massacre promis dès le départ, au sens propre comme au figuré. La violence va crescendo jusqu’à une apogée aussi malsaine qu’esthétiquement sublime.

Objet filmique complètement fou, Les funérailles des roses fascinera les uns et dégoûtera les autres. Pourtant au-delà de la crudité absurde qui y est montrée, le film regorge de trésors plastiques renforçant non seulement son propos mais surtout son aura vénéneuse, suave, attractive.  Quand le palais des désirs est investi par les destinées morbides des personnages, seule peut subsister la conscience inique des Atrides.

Film japonais de Toshio Matsumoto avec Peter, Osawu Ogasawara, Yoshio Tsuschiya. Durée 1h48. 1969. Sortie en version restaurée le 20 février 2019.

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre