Les éternels

Une femme sous influence

 

Chine, Datong, 2001. Qiao est la compagne de Bin, chef de la pègre locale. Lors d’une rixe les impliquant, elle écope d’une lourde peine de prison pour protéger son bien aimé. A sa sortie, elle espère renouer avec lui. Le début d’une désillusion et d’un changement de cap radical…

Zhang Jia Khe à l’image ses protagonistes se meut à travers le temps et l’espace, au sein d’une Chine qui se transforme inlassablement depuis le début du nouveau millénaire. Il regarde en arrière sans jamais dire que c’était mieux avant et n’encense point non plus la modernité d’un pays aux traditions millénaires balayées d’un coup par l’arrivée du capitalisme.

Lui grand amateur de cinéma de genre persévère dans sa volonté d’y puiser encore quelques forces pour mieux parler de ses contemporains avec sa verve, son cynisme, sa poésie. Il empruntait déjà au titre du célèbre film de King Hu pour baptiser son Touch of sin (en référence à A touch o zen) il y a quelques années. Ici comment exposer son sujet de manière plus équivoque, plus adéquate en utilisant le thème musical d’Il était une fois en Chine de Tsui Hark. Non seulement il annonce subtilement la fresque désabusée qui s’ensuivra, mais surtout il appose au film de son aîné un contexte diamétralement opposé. Le film de Tsui Hark avait pour toile de fond la période d’occupation vécue par la Chine à la fin du dix-neuvième siècle et ce fameux partage continental quand la nation connaissait déjà un premier essor et s’évertuait à sortir de sa torpeur, de son entropie. Mais depuis le début du nouveau millénaire la donne a changé définitivement et le géant autrefois atrophié est devenu un Gargantua économique à même d’imposer ses velléités alors que sa population connaît diverses fortunes et que la corruption règne.

Pour mieux comprendre les enjeux macrocosmiques inhérents à cette situation, le cinéaste préfère comme à l’accoutumée s’épancher sur des microcosmes provinciaux où le quotidien des quidams affiche de manière limpide ce qui se déroule dans le pays depuis près de vingt ans. Une fois de plus, il va faire vivre à son héroïne un véritable chemin de croix fait de déceptions et d’obstacles quasi insurmontables. Mais une fois encore, il va montrer que si la femme n’est pas toujours l’avenir de l’homme, elle a tout de même bien un avenir malgré les souffrances endurées au fil du temps.

Il retrouve une fois de plus son égérie Lio Fan troublante de véracité dans son interprétation de Qia. Tantôt fragile, tantôt manipulatrice, parfois cruelle, elle tend toujours vers une certaine forme de justice…la sienne et celle prônée bien avant par son compagnon quand ce dernier se conformait à l’image du seigneur Guan, de sa statuette et de ce que l’idole représente pour cette fratrie criminelle. Peu à peu, la compagne au gré et au fil des déceptions va s’évertuer à remplacer celui qu’elle aimait, appliquant ses préceptes sans jamais se tourner vers une autre destinée que celui de régner sur une région en déliquescence, marquée par la fin de la prépondérance minière.

Point d’ostension utilisée par le cinéaste pour marquer un renversement des rôles ; juste une narration épurée, sans fioritures appuyée par les quelques détails qui font mouche et qui distillent l’étirement temporel : une chanson, quelques traits marqués sur le visage, le discours d’un guide touristique ou tout simplement un repas de mariage auquel on s’incruste pour mieux déguster ce dont on a été privé pendant des années.

Et puis il y a cette scène d’adieux fulgurante qui clôture le long-métrage. Le sempiternel abandon se fait au diapason des images d’une caméra de surveillance. Qui est le jouet, qui est le pantin dans ce jeu de dupes remporté par la fatalité. Observer ou être observé, être démiurge ou simple pion d’une valse des sentiments devient l’enjeu du voyeur et de celui qui est vu.

Osant une nouvelle fois le pari d’une certaine forme de sobriété sans jamais négliger sa composante thématique, Jia Zhang Ke revisite certains principes du film noir pour mieux décrire l’enfer vécu par ses protagonistes et son pays. Quand l’honneur frappe à la porte, vient sourdre une once de cruauté à même d’entretenir les ego des perdants. Si les malfrats présentés par le réalisateur s’éloignent des standards cinématographiques des polars chinois à l’instar de celui regardé à la télévision par un petit nombre, c’est pour mieux esquisser le portrait d’une vie d’amertume vécue par bon nombre de ses compatriotes.

Film chinois de Jia Zhangke avec Zao Tao, Lio Fan, Xu Zheng. Durée 2h14. Sortie le 27 février 2019

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre