Ma vie avec John F. Donovan

Des hommes et des lettres

 

Acteur d’une série télévisée à succès, John Donovan est décédé d’une overdose il y a dix ans. Lors d’un entretien avec une journaliste, Rupert Turner, acteur en vogue à l’instar de son aîné, revient sur la correspondance épistolaire qu’ils ont entretenue jadis et sur l’impact que cette relation singulière a eu sur leurs vies respectives.

Le nouveau long-métrage de l’enfant terrible Xavier Dolan s’ouvre sur une citation quelque peu maladroite ; avoir du style c’est savoir qui l’on est. Qui est donc précisément Xavier Dolan, telle est la question, pertinente au plus haut point, tant le jeune cinéaste, surdoué pour les uns, surévalué pour les autres, se plaît ou se complaît dans un lyrisme exacerbé au fil des années. Certes, il a déjà été capable de retenue et de sobriété sur le remarquable Tom à la ferme. Mais depuis le succès de Mommy, il a accentué les excès d’un cinéma à fleur de peau alimenté par des prises de vue plus racoleuses que judicieuses, aboutissant au maladroit Juste la fin du monde.

L’accouchement de Ma vie avec John. F Donovan fut semble-t-il une gageure au niveau du montage quand on sait notamment que les scènes avec Jessica Chastain furent supprimées. Si l’aboutissement du projet fut difficile, ce n’est point faute de moyens tant le budget dépasse largement celui des précédents films du cinéaste ni à un casting haut de gamme avec notamment Nathalie Portman, Susan Sarandon et Kathy Bates mais plutôt à un sujet pharaonique bien trop long au départ.

Comme à l’accoutumée, Dolan exhume les peurs de l’intime, la difficulté de s’affirmer en tant qu’individu et les relations matriarcales aussi bien empreintes de tendresse que de ressentiment. Usant de sa propre expérience personnelle, le metteur en scène va dresser les portraits de deux êtres que seuls quelques écrits ont permis de rapprocher…et de mettre en exergue des similitudes dans leur quotidien. Si John Donovan incarne le modèle et l’idole de Rupert, ce dernier pour son aîné personnifie ce qu’il y avait jadis de meilleur en lui. Dans cette optique, on peut aisément deviner les choix souvent douloureux effectués par Xavier Dolan, et ces velléités de s’engager sur des trajectoires sinueuses dont il veut être fier.

C’est pourquoi il n’hésite pas ici à égratigner tout le monde, du système éducatif qu’il juge oppressant au petit monde du cinéma engoncé dans le diktat des blockbusters et des résultats. Pour exister et pour être libre, chacun doit donc s’affranchir d’un monde gouverné par l’entropie et la dépersonnalisation.  Cette quête ne pourra s’accomplir qu’en renonçant au confort d’un quotidien décevant et matérialiste, quitte à s’aliéner les structures d’encadrement.

Si la volonté d’émancipation de ses protagonistes en écho à celle de l’artiste s’avère noble et la critique justifiable, la forme d’usage elle montre des facettes nettement moins attrayantes quand on s’y attarde un peu. Construit comme des renvois successifs à une période donnée et balayé par des ellipses dues au montage, le long métrage souffre d’un manque de cohérence flagrant, revêtant l’apparence d’un squelette visuel désincarné. Chaque scène se succède avec le désir de frapper un peu plus le spectateur plutôt que de se raccorder au projet initial.

En outre, une fois de plus, le regard ostentatoire du metteur en scène qui pouvait émerveiller les uns par le passé, agace comme lors de Juste la fin du monde, la faute en incombe à des angles de caméra certes recherchés mais sans aucune autre raison que de se montrer au lieu de démontrer.

Qui plus est, les envolées lyriques tournent ici non pas au ridicule mais bel et bien au produit estampillé auteur avec en point d’orgue des retrouvailles sur le fond sirupeux d’une musique branchée.

Ma vie avec John F. Donovan devient elle ainsi une autre erreur de parcours après Juste la fin du monde pour l’enfant prodige et terrible du cinéma canadien ? Alors que le réalisateur s’efforce tout du long de dresser un tableau féroce de l’industrie cinématographique contemporaine, il formate à l’arrivée sa propre œuvre et rejoint par là même ceux qu’il critique. Il est légitime alors de se questionner non plus sur l’empilement des divertissements hollywoodiens mais plutôt de s’interroger sur la dérive d’un certain cinéma dit d’auteur dont certains adeptes modèlent les codes aux convenances du public à l’image des studios honnis.

Film canadien de Xavier Dolan avec Kit Harrington, Jacob Tremblay, Susan Sarandon, Natalie Portman. Durée 2h03. Sortie le 13 mars 2019.

 

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre