Passion

L’important d’être constant

Lors d’un dîner entre amis, un couple annonce son futur mariage. Dès lors les masques tombent tandis que les sentiments et rancœurs longtemps larvés vont émerger.

Suite au suicide d’un étudiant, une jeune professeur lance un débat aux contours étonnants sur la violence dans une classe remplie d’élèves policés. Face à son argumentation toute en retenue qui encourage la passivité à la défense se confronte la honte de jeunes gens en mal de repères moraux évoluant pourtant dans un pays obsédé par l’honneur et la conduite rigoureuse de sa population.

Cette scène forte du premier long-métrage de Ryusuke Hamaguchi surgit hors du temps, se veut hors propos et pourtant illustre merveilleusement bien ce qui va constituer l’essence du cinéma à venir du jeune cinéaste nippon. Les succès critiques sur notre territoire de Senses et récemment d’Asako ont incité leur distributeur à faire découvrir également la première œuvre du réalisateur, film de fin d’études. D’emblée, il faut admettre le manque de moyens et de temps à autre un montage approximatif et mal synchronisé.

Pourtant passé outre ces anicroches, il est fort opportun de se concentrer sur l’esquisse d’un univers déjà prometteur, via le prisme d’une caméra à l’épaule rapportant dans l’urgence les atermoiements et les désillusions de trentenaires pris au piège des jeux de l’amour et du hasard. Dès ce premier long-métrage, Hamaguchi pose les premières pierres d’un édifice sentimental complexe où les trios amoureux se multiplient, où chacun aime sans l’être en retour pour fuir finalement une réalité suffocante issue d’espaces clos. Si Hamaguchi montre quelques plans aériens urbains un poil tapageurs ci et là c’est soit pour enfermer ses protagonistes dans des lieux où la lumière du jour transpire peu,  soit dans les quelques scènes extérieures pour les plonger dans l’obscurité et ses incertitudes.

Déjà dans Passion, les couples se font, se défont, se quittent et se déchirent, sans élever la voix, de peur de briser la bienséance des traditions. Pourtant, sous des airs innocents et ingénus, chacun fait preuve de déni, de duplicité, trompe et se trompe sur ses sentiments tandis qu’Hamaguchi fait sourdre des pointes de noirceur et de désespoir. Une autre forme de violence éclate, celle de la vérité, celle que l’on craint ou réfute mais qui finit tôt ou tard par nous rattraper. Les amants hésitent, tergiversent, et contemplent un abyme prêt à les engloutir définitivement alors que l’objet furieux de leur désir est à porté de leurs mains.

Au milieu de cette tourmente mélancolique s’extirpent les prémices de la maîtrise formelle de son auteur, personnifiée par la promenade d’un couple de fortune s’aventurant dans une zone industrielle aux aurores. Cadré d’abord furtivement puis minutieusement, le dialogue enjoué puis douloureux interpelle par sa grâce, bien plus encore que les nombreux plans-séquence qui émaillent le film. En quelques minutes, Hamaguchi exprime déjà pleinement le potentiel lyrique de sa future filmographie.

Ainsi, il est évident qu’en dépit de ses défauts structurels, Passion annonçait il y a plus de dix ans l’avènement d’un artiste singulier osant traiter d’ores et déjà l’intimité d’une société pudibonde à l’excès. Quand certains s’attachaient à des problèmes macrocosmiques, Hamaguchi quant à lui se concentre sur l’individu, le distinguant  parmi un environnement holistique, le confrontant à sa liberté retrouvée au hasard des hésitations.

Film japonais de Ryusuke Hamaguchi avec Aoba Kawai, Ryuta Okamoto, Fusako Urabe. Durée 1h55. Sortie le 15 mai 2019.

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre