Chefs d’Etat en guerre, la responsabilité suprême

 

Quand un militaire prend la plume

Pour une fois, voici donc un représentant de la grande muette qui se laisse tenter par Clio : Henri Bentégeat, général d’armée, a été chef d’état-major particulier de Jacques Chirac de 1999 à 2002, puis chef d’état-major des armées jusqu’en 2006, ce qui lui donne une expérience d’observateur du chef politique en action. Il a choisi ici de nous donner avec Chefs d’Etat en guerre une galerie de portraits de chefs politiques. Sa sélection est atypique : on retrouve bien sûr Churchill ou Hitler, Staline et Clemenceau mais aussi Lyndon B. Johnson, François Mitterrand et Jacques Chirac (tiens, tiens).  Curieuse sélection ! A la place de Johnson, on aurait mieux vu Nixon, homme d’Etat américain doté d’une vraie vision stratégique : les errements du Watergate ne doivent pas le faire oublier !

 

Des perdants et des gagnants

Dès le premier portrait, on s’étonne de retrouver Napoléon III. L’homme du 2 décembre ne manquait pas de qualités mais sur le plan militaire on se gratte la nuque : il s’est lancé dans la stupide expédition du Mexique et, malgré sa lucidité, n’a pas modernisé l’armée française avant de la lancer dans la guerre contre la Prusse. La démarche d’Henri Bentégeat se comprend au fur et à mesure, il s’agit aussi de donner des contre-exemples et de donner des portraits nuancés d’hommes d’Etat face à la guerre. Grand bluffeur, Hitler est capable de coup d’œil stratégiques mais se méfie de ses généraux. Pire, il ne sait pas accorder ses moyens militaires à ses objectifs, souvent irréalistes. Staline, a contrario, apprend vite et bien après d’énormes erreurs au début du conflit. Lincoln, Clemenceau ou Churchill sont dotés d’une qualité incroyable (dont sont dépourvus les dirigeants actuels), c’est-à-dire de savoir incarner leurs fonctions, voire la nation qu’ils président.

 

Chirac, toujours sous-estimé

 

Henri Bentégeat termine son livre sur les figures de François Mitterrand et Jacques Chirac. Très nuancé sur le premier, dont il sait percevoir le talent et la vision tout en regrettant certaines de ses initiatives (le moratoire de 1992 sur les essais nucléaires ou le Rwanda), il donne une analyse inhabituelle sur le deuxième. On découvre un Chirac passionné par la chose militaire et la grande stratégie, ferme, sachant prendre des décisions très judicieuses, tant en Afrique qu’au Moyen-Orient, attentif aux questions d’organisation de l’armée, respectueux des officiers supérieurs sans avoir besoin de réaffirmer sa primauté constitutionnelle. Chirac, dont le bilan intérieur est très contrasté, sut en tout cas prendre la bonne décision face aux USA de Bush en 2003 (il avait d’ailleurs compris que rejoindre l’OTAN serait une erreur, contrairement à Sarkozy) : on peut même dire qu’il ne rata pas son rendez-vous avec l’histoire. Là, il fut grand et ses successeurs n’en paraissent que plus insignifiants… Un bon livre.

 

 

 

 

 

 

 

Sylvain Bonnet

Général Henri Bentégeat, Chefs d’état en guerre, Perrin, janvier 2019, 550 pages, 25 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.