Un village à l’heure coloniale : Draria, 1830-1962, contre-plongée sur le passé

A la recherche d’un village perdu…

L’Algérie française constitue certainement un des mondes oubliés de l’histoire française. Après 1962, on a voulu oublier un pays colonisé pendant 132 ans, une des rares colonies de peuplement créées par la France. C’est donc tout le mérite de Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire de l’Algérie coloniale, de se plonger dans l’histoire du village de Draria, devenu depuis un des faubourgs d’Alger. C’est une occasion de se plonger dans l’histoire des hommes et des femmes qui se sont installés sur une terre déjà occupée

 

La création d’une communauté face à une autre

Tout l’intérêt du livre est de montrer comment la France et son armée ont créé ce village en expropriant les tribus qui vivaient là depuis des centaines d’années. Sur les terres ainsi récupérées le gouvernement a voulu attirer des colons en France et ailleurs aussi : des espagnols, des allemands prennent ainsi possession de concessions agricoles. Après avoir voulu mettre en valeur le pays avec la culture du coton, c’est la vigne, à côté de cultures vivrières, qui fera la fortune de Draria. Et qui employer comme ouvriers agricoles ? Des européens mais surtout des « indigènes », arabes et kabyles. Les relations entre les mondes européens et indigènes sont complexes, marqués par le fait colonial (donc inégalitaire) et en même temps pacifique (combien de colons ont pris des conjointes indigènes en Algérie ?).

 

Un village rattrapé par l’histoire

La lecture de cet ouvrage, rédigé à partir des sources disponibles, dessine une réalité oubliée de l’Algérie coloniale : les gens ont vécu ensemble, souvent pacifiquement mais toujours sous un régime colonial foncièrement inégalitaire. Draria semble rester relativement pacifique jusqu’en 1954 (après cette date, l’armée et la répression prennent le pas, avec des nuances) : pas de lynchage, pas de violences des colons. On finit même par y promouvoir des écoles pour les algériens. Cet ouvrage est intéressant car il permet de comprendre comment des européens de condition modeste ont mis en valeur un pays tout en coexistant (ce qui implique des accommodements de part et d’autre) avec les « colonisés ». Voici au final un excellent essai.

 

 

Sylvain Bonnet

Colette Zytnicki, Un village à l’heure coloniale Draria, 1830-1962, Belin, mai 2019, 320 pages, 24 €

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About Sylvain Bonnet

Spécialiste en romans noirs et ouvrages d'Histoire et collaborateur de Boojum et ActuSF.