Chaînes conjugales

Un film, un genre

Si je choisis de vous parler de Chaînes conjugales pour Un film, un genre, c’est pour me donner la possibilité de parler un peu plus longuement de Joseph Mankiewicz dans ces colonnes. Si son œuvre représente pour un jeune public une forme incompréhensible de cinéma tombé en  désuétude, elle mérite pourtant de rester plus que jamais sur le devant de la scène. D’ailleurs certains ne s’y trompent pas puisant ostensiblement leur inspiration chez le maître du drama hollywoodien. Pedro Almodovar le fit ouvertement bien sûr avec Tout sur ma mère, hommage appuyé à Eve et à son interprète, Bette Davis. D’autres se sont accaparés sans l’évoquer publiquement les arcanes du réalisateur de Soudain l’été dernier, à commencer par Inarritù, Birdman flirtant allègrement avec plusieurs films du metteur en scène.

 

Femmes au bord de la crise de nerfs

Dans une ville typique de la banlieue new-yorkaise, trois amies appartenant au même club se rendent à un événement de bienfaisance. Sur place, leur est transmise une lettre de leur amie Addie Ross. Cette dernière leur fait ses adieux non sans préciser qu’elle quitte la ville avec l’un de leurs maris. Débute alors pour les jeunes femmes une journée d’angoisse.  Le temps de l’introspection peut alors commencer…

Les destinées d’Ernst Lubitsch et de Joseph Mankiewicz font partie de ces trajectoires censées se rencontrer, de celles qui modifient celles de l’autre à défaut de se croiser à la fin. Lubitsch est déjà fort malade quand Mankiewicz le remplace au pied de la lettre sur le tournage du Château du dragon. Quelques années plus tard, la mort du réalisateur de To be or not to be amène Mankiewicz à reprendre en main le projet Chaînes conjugales adapté du roman Letter to five wives de John Klempner. Pour la Fox c’est un pari risqué. Certes le budget alloué au film est loin d’être conséquent en opposition aux fastes futures de Cléopâtre. Le casting se compose surtout de jeunes acteurs et de seconds couteaux, avec un Kirk Douglas loin d’être sur le devant de la scène. Pourtant la frilosité reste de mise malgré les enjeux relativement faibles. Mankiewicz n’a jamais atteint les cimes du box office, la crainte d’un nouvel échec se ressent chez la Fox. Surtout, Mankiewicz est déjà considéré comme un chien fou et en cas de réussite, certains redoutent fort qu’il ne devienne incontrôlable. Cette aura ne fait qu’accentuer la fascination de certains de ses contemporains mais également des analystes et historiens qui se consacrent au septième art.

A l’origine, Mankiewicz n’est que producteur et les différentes majors ne le destinent point à passer derrière la caméra. Les circonstances vont l’amener à remplacer Ernst Lubitsch, sa carrière sera désormais lancée. Pourtant, il n’affectionne point le cinéma, préférant le théâtre à l’instar de Renoir ou  Welles. Surtout, bien avant de commencer comme réalisateur, il signait déjà de nombreux scénarios, notamment celui de L’ennemi public numéro un ou encore de Skippy chacun nominé pour les Oscars. Par la suite, Mankiewicz exigera systématiquement de travailler sur le scénario de chacun de ses films. En cela il était un véritable auteur, puisqu’il signait et écrit lui-même ses propres films comme un certain Orson Welles.

Chaînes conjugales n’allait point échapper au processus alors que la production avait déjà fait plancher la scénariste Vera Caspary (à qui l’on doit notamment Laura d’Otto Preminger) sur le projet. Après maints remaniements, et par souci de fluidité narrative, l’histoire contrairement au roman va se concentrer sur le destin de trois femmes, Lora Mae, Deborah et Rita, à qui devront beaucoup les futures Desperates Housewives du petit écran.

Chaînes conjugales annonce déjà tout ce qui fera la force du cinéma de Mankiewicz, sur le fond et sur la forme, mettant comme personne à l’époque les femmes sur le devant de la scène, négligeant l’esbroufe, instaurant un climat très souvent anxiogène par une action lente et des dialogues à priori anodins mais pourtant finement ciselés. En somme les éléments qui composent la richesse d’une bonne pièce de théâtre…

Il n’est point étonnant que le sujet de Chaînes conjugales siée si bien à Mankiewicz mais également à Vera Caspary. En effet, l’élément moteur incarné par Addie Ross et sa lettre dévastatrice rappelle certains éléments de Laura et s’insère parfaitement parmi les composantes narratives chères au cinéaste. Tout comme le personnage d’Otto Preminger, Addie Ross n’est qu’une suggestion, idéalisée par les propos rapportés de son environnement, égérie inégalable que l’on ne verra jamais à l’écran. Cet idéal fantasmé corrèle avec d’autres protagonistes mis en scène par Mankiewicz, le mari défunt de Madame Muir, le cousin d’Elizabeth Taylor dans Soudain l’été dernier, et bien évidemment Margo Channing dans Eve. Spectre planant sur un bonheur jamais atteint par les couples présents dans le long-métrage, Addie Ross attire toutes les convoitises, masculines, femme parfaite qui n’assouvira jamais les désirs éprouvés, mais aussi féminines, symbole d’une liberté interdite aux femmes de l’époque.

Pourtant, cette liberté chérie, Deborah, Rita et Lora Mae pensaient l’avoir acquise à chaque fois au prix d’efforts conséquents. L’une en s’engageant dans la marine, l’autre en devant une publicitaire aguerrie et la dernière en épousant un homme plus âgé et moins attirant que ses jeunes prétendants.  Cependant, une fois mariées, chacune perdit très vite leurs illusions aussi bien en raison des carcans sociaux propres à la période mais également évincées par l’ombre d’Addie Ross, véritable Lilith que leurs époux sont bien incapables d’oublier, craignant tout comme Eve, puisqu’elle fut leur premier amour, qu’elle ne devienne à un moment ou un autre le dernier. Cette terreur inhérente, propre à faire vaciller chaque ménage engendre des situations embarrassantes voire humiliantes pour ces héroïnes du quotidien, spécialité de Mankiewicz. Cependant, il ne tombe jamais dans le vaudeville, ne force jamais le trait et éclairent subtilement ces moments. Ce ne sont jamais les coups d’éclat comme la robe déchirée de Deborah ou le disque brisé de George qui les bouleversent le plus. C’est bel et bien le fantôme à peine discernable d’Addie Ross, toujours insaisissable mais bel et bien présente qui sème la zizanie. Une silhouette cigarette à la main préférée à sa compagne, un vinyle en guise de cadeau pour un anniversaire oublié par une conjointe ou juste l’objet vaine d’une recherche par des regards insistants en présence de la femme que l’on courtise.

C’est aussi par ce spectre insaisissable pourtant toujours proche que Mankiewicz articule brillamment son récit, les mots épistolaires adressées aux trois épouses entretenant une forme de suspense et de mystère coutumier chez le metteur en scène. Pourtant, les révélations finales ne sont jamais là pour provoquer un véritable twist, les retournements de situation n’intéressent guère le réalisateur. L’important à chaque fois est de souligner les démons qui hantent ses protagonistes et comment ces derniers les surmontent au prix très souvent d’un chemin de croix intérieur. Ici, l’objet n’est pas seulement une émancipation vis-à-vis de l’homme mais plutôt l’affirmation d’une véritable féminité, d’une véritable reconnaissance face à celle qui représente la Femme. Mankiewicz dans ses portraits féminins n’a pas pour vocation de les opposer aux hommes mais plutôt de voir comment l’alchimie dégagée par leurs relations permet de lever les doutes et de guérir les blessures du passé.

Dans cette optique, chacune et chacun devra s’affranchir du déni qui les habite. Tout comme la veuve Muir qui réfute la mort de son époux, ou les personnages de Soudain l’été dernier réfutent celle de Sébastien, nos trois épouses elles doivent se confronter à la possibilité que leurs conjoints préfèrent leur premier amour pour mieux accepter qui elles sont. A cet égard ouvrir et fermer sur des scènes de bal durant lesquelles Deborah voudra d’abord s’esquiver puis embrassera sa destinée en se rendant aux obsèques potentielles de son couple, adoube la maîtrise et la finesse du cinéaste.

Et puis il y a évidemment l’utilisation à couteaux tirés des flashes back. Marque de fabrique de Mankiewicz et véritable clé narrative, ce modus operandi bénéficie d’un cut toujours judicieux, inattendu. Chez Mankiewicz, le passé source de douleur et de rancœur ne peut pas s’oublier mais chacun peut y puiser un nouveau moyen d’avancer. Surtout il faut dénoter la focalisation binaire présente à chacun d’entre eux. Le point de vue de l’épouse bien sûr mais également celui d’Addie Ross, présente à chaque fois, témoin et objet de toutes les discordes alors qu’elle ne dit mot et que son visage n’apparaît jamais.

Avec Chaînes conjugales, Mankiewicz obtiendra la consécration qui lui était jusque là refusée. Récompensé notamment par plusieurs Oscars, le long-métrage intronisera son auteur à Hollywood, bien que ses œuvres soient en contradiction avec l’air du temps. Obstiné, Mankiewicz le sera jusqu’à la fin, ne reniant jamais ses principes, estimant qu’il était en droit d’offrir autre chose à l’écran aux spectateurs. Cette obsession, Kirk Douglas la relatera dans le film lorsqu’il s’entêtera dans sa carrière professorale arguant qu’incombait à ses semblables le devoir d’instruire la jeunesse, non aux bande-dessinées ou aux annonceurs publicitaires. L’allégorie d’un visionnaire en somme !

Film américain de Joseph Mankiewicz avec  Jeanne Cain, Linda Darnel, Ann Sothern. Sortie le 30 novembre 1949. Durée 1h43.

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre