Face à la nuit

Dans la chaleur de la nuit

Un homme s’apprête à commettre l’irréparable. L’occasion de revenir sur trois nuits à trois époques différentes, qui ont façonné son existence. Pour lui, comme pour tant d’autres, la lutte pour ne pas déraper au sein d’une société immorale et corrompue sera peut être vaine…

Il aura fallu près de huit ans à Wing Ding Ho pour accoucher d’une adaptation iconoclaste d’une œuvre de Paul Aster, l’un de ses écrivains fétiches. Fort d’une production hétéroclite et après avoir bravé maintes péripéties, le film a conquis le jury du dernier festival policier de Beaune, repartant avec le convoité Grand Prix. Une aubaine pour un premier film.

De prime abord, Face à la nuit se présente comme un film noir classique ; dans sa première partie, un homme a épousé une femme qui l’a ensuite éconduit et s’est épris d’une autre qui s’est apparemment éclipsé. Une nuit, il décide d’accomplir une vengeance ourdie depuis fort longtemps. Pourtant, très vite, le cinéaste abat ses cartes. Articulé en film à sketches, Face à la nuit use d’une narration en partie à rebours, remonte le temps et le décompose en trois moments distincts, trois rencontres avec trois femmes différentes qui ont changé son existence. Si les mécanismes freudiens sont ici de mise parfois valorisés peu subtilement, en revanche le style évanescent de l’ensemble convainc petit à petit, rendant la diaphane Tapei en mégalopole intemporelle du début des années 2000 lors de sa mutation à l’année 2049, futur imaginaire, palpable renvoyant directement au segment de Denis Villeneuve sur Blade Runner.

D’ailleurs, le renvoi ne s’arrête point à l’année puisque la scène entre le protagoniste et la prostituée rappelle furieusement celle imaginée par Villeneuve. En outre si une certaine facilité intellectuelle assimilerait le travail de Wing Ding-Ho à celui de son compatriote Wong Kar Waï, une analyse plus profonde ferait l’analogie plutôt avec les univers de Michael Mann. Les errances solitaires nocturnes du singulier protagoniste de Ho rappellent ainsi aussi bien celles des amants de 2046 que celle de James Caan dans Le solitaire. Le solitaire, c’est bien le terme qui définit le mieux ce laisser pour compte, brisé par des événements antérieurs, voguant dans cette cité qu’il ne comprend plus, de bus en voiture de police, avec pour compagnie le souvenir de femmes qu’il a jadis aimées. Durant ces virées nocturnes définissant la complexité mais également la tristesse urbaine aseptisée de Tapei, le metteur en scène fait preuve alors d’une véritable maîtrise poétique loin des carcans maladroits qui entravent par exemple le mélodrame du dernier segment.

Cette maladresse inhérente à la nature du projet altère considérablement le charme du film et les qualités intrinsèques de son auteur. Les velléités de Ho sont pourtant limpides. A travers trois moments parallèles à trois moments bien distincts, il désire simplement expliquer les causes de la chute d’un homme, qui voulait bien faire, quitte à en faire trop. En divisant sa narration en trois parties censées corréler avec ces trois fameuses nuits, il prenait le risque de perdre en cohérence de ton. Si la seconde est manifestement la plus réussie et sans doute la plus touchante tant la tension dramatique allant crescendo donne à chaque scène la note juste, la dernière en revanche relève d’un artifice bien trop superficiel.

Malgré ces défauts, le metteur en scène relève le défi du film noir en imprégnant idéalement son récit des composantes usuelles de sexe et de sang, les entremêlant habilement, sans se répéter inutilement, alors que la transposition des événements pouvaient fortement le suggérer.

S’il peine à se distinguer de ses maîtres, Ho parvient en revanche à insuffler suffisamment de désespoir à son œuvre vénéneuse pour captiver l’attention. Véritable tragédie habitée par ses fantômes, Face à la nuit ne révolutionne en aucun cas le genre mais l’illustre efficacement à défaut de le faire véritablement briller.

 

Film chinois, français, américain, taïwanais de Wing Ding-Ho avec Jack Kao, Lee Hong-Chi, Louise Grinberg. Durée 1h46. Sortie le 10 juillet 2019-07-11

Articles relatifs :

About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre