The blade

La dernière chevalerie

Un film, un genre : pendant hongkongais du western, le wu xia pian ou film de chevalerie chinois fut longtemps considéré comme le fleuron du cinéma populaire d’extrême orient.  Ainsi, le genre retiendra des cinéastes tels que Chang Cheh, King Hu ou bien encore Liu Chia Liang chacun maîtres de leur discipline à l’image des Ford, Hawks ou Leone sur le western. Le choix de The blade pour parler du genre sur le site n’est point anodin, la démarche de Tsui Hark a laissé une marque indélébile aux lendemains désenchantés. Le wu xia pian ne s’est jamais vraiment remis de la cicatrice laissée par The blade, malgré les soubresauts récemment provoqués par Les trois royaumes de John Woo et la saga Detective Dee du même Tsui Hark.Il y a eu un avant et un après The blade.

Au cœur de la Chine médiévale, Ding On et Tête d’acier se disputent les faveurs de la fille de leur employeur, ancien guerrier désormais à la tête d’une fabrique de sabres. Quand Ding On découvre ses origines il se met en tête de venger son père assassiné jadis par de redoutables brigands. Le début d’un chemin de croix pour le jeune homme mais également pour son entourage.

Des chasseurs sans foi ni loi piègent un chien affamé et s’amusent de leur réussite. Une scène d’ouverture qui n’est pas sans rappeler celles d’Il était une fois la révolution de Sergio Leone et de La horde sauvage de Sam Peckinpah. La première voyait le protagoniste uriner sur des fourmis, la seconde des enfants torturer puis mettre à mort un scorpion. Comme ses aînés occidentaux, Tsui Hark va aller crescendo dans la barbarie montrée à l’écran quitte à se résoudre à l’absurdité des situations. Tout comme eux également mais aussi à l’image d’Eastwood avec Impitoyable, il va déconstruire et remettre en question le genre phare qui non seulement a fait sa gloire mais qui a fait connaître en partie à l’international le cinéma local.

Quand il entreprend l’aventure de The Blade, Tsui Hark fait déjà figure de monument au sein du paysage cinématographique hongkongais. Héritier des Chang Che et autre Liu Chia Liang, aux côtés de John Woo et Ringo Lam, Tsui Hark fort des succès de la saga Il était une fois en Chine ou de Zu les guerriers de la montagne magique officie comme un spécialiste du cinéma de genre chinois, films d’art martiaux, polars ou fantastiques ; tout lui réussit…ou presque. Pourtant, à l’époque, ses trois derniers films ont laissé transparaître une pointe mélancolique, mélodramatique qu’on lui connaissait peu. Green snakes, Dans la nuit des temps et surtout sa relecture des amants papillons The Lovers ont montré une facette beaucoup moins convenue du cinéaste. Facette qu’il va définitivement effacer avec The blade !

A l’origine, The blade est une relecture de la mythique trilogie du sabreur manchot signée Chang Cheh avec en point d’orgue un second volet qui marqua le wu xia pian dans les années soixante-dix, renommé en français La rage du tigre. Sommet épique et héroïque, La rage du tigre portait à elle seule les valeurs mais également les qualités d’un genre. Quelques années plus tard, King Hu autre maître accouchait de Raining in the moutain , douée d’une esthétique quasi diaphane et dont le fond remettait en question drastiquement le film de sabre traditionnel. The blade lui n’est point doté de cette même esthétique. Tsui Hark lorgne plutôt sur l’ambiance électrique et délétère des westerns de Peckinpah ou de Corbucci, voire de l’univers post-apocalyptique de Mad Max. Le long-métrage se veut universel, il n’est pas ancré dans un point spatio-temporel précis. Ici, dans un contexte de fureur et de sang, l’âge héroïque est révolu depuis bien longtemps. Le père de Ding On et son maître appartenaient à cet âge béni disparu, avec la barbarie prônée par Fei Lung. Les notions de bien et de mal n’existent plus, la loi du plus fort prévaut comme dans les westerns leoniens. Nul ne doute des exploits des chevaliers du passé (à contrario des fausses légendes évoquées par Eastwood dans Impitoyable) en revanche, ces derniers ne sont plus et leur combat pour un monde plus juste n’a jamais semblé aussi futile aux yeux du monde. Quand le moine, héritier de ces valeurs tente d’intervenir contre des brigands et finit par se faire lyncher, c’est dans l’indifférence générale. Le patron de la fabrique d’armes dont le compagnon fut victime des mêmes atrocités, décide de rester neutre face à ces horreurs. Désormais, il ne se bat plus contre elles, pis encore il profite lucrativement de leurs forfaits.

Dans cette atmosphère de fin du monde, il convient de s’intéresser à quatre figures féminines qui traversent le film, telles des fantômes. Il y a d’abord la narratrice Siu Ling qui ne comprend pas le monde qui l’entoure, qu’elle nomme champ de l’emprise. Fausse ingénue, ce récit est l’occasion pour elle d’accomplir son initiation à la douleur qui frappe les siens. Il y a également la prostituée, superbe personnage, une des seules innocentes du long métrage, preuve que l’homme est non seulement un loup pour l’homme et surtout pour la femme. Il y a également celle que Ding On nommera Noireau, jeune orpheline victime de cette société en déliquescence. Et il y a enfin la lame à qui le film doit son titre The blade, sabre brisé censé apporter la paix bien qu’elle soit un instrument de mort. A y regarder de plus près, cette arme n’est autre que la véritable héroïne du film, à l’image de la Winchester 73 d’Anthony Mann. Le père de Ding On s’en est servi pour sauver les siens, puis elle servit de talisman pour une communauté remplaçant les traditionnelles amulettes bouddhistes. Cette fonction religieuse est d’autant plus renforcée quand Ding On s’empare de la lame sacré et la remplace par un crucifix. Ce crucifix associé symboliquement à cette lame amène à évoquer le destin de Ding On.

Comme le chevalier manchot de Chang Cheh il perd son bras ; mais ici la connotation virile se mêle à l’impuissance du protagoniste à assouvir sa destinée par la vengeance. Pourtant cette destinée va le retrouver quand il sera flagellé dans la même position que son père jadis. Son histoire ne tient en aucun cas du voyage initiatique d’un chevalier héroïque d’autrefois. Il s’agit plutôt d’un chemin de croix où il devra user de la même violence qui a provoqué la chute de son père mais également de la même cruauté que ceux qu’il combat. La mise à mort de la prostituée en est la parfaite incarnation. Par ce biais, Tsui Hark démystifie les codes chevaleresques qui habitaient le wu xia pian d’antan. On vit par l’épée, on meurt par elle, mais ici les dommages collatéraux sont légion, la morale a disparu, ne reste plus qu’un univers en proie au chaos dépourvu d’un code d’honneur illusoire. La dernière chevalerie imaginée quelques années plus tôt par John Woo paraît déjà bien loin. Siu Lung attend encore et toujours du début à la fin des événements qui ne se produiront pas et guette des êtres devenus ectoplasmes d’un rêve éveillé. Ce rêve éveillé, le spectateur l’a vécu à travers une histoire de la chevalerie vendue sans doute trop belle, trop pure en contradiction avec une société passée, présente et à venir éloigné du manichéisme montré sur les écrans.

Contrairement à ses modèles occidentaux, Tsui Hark ne connaîtra pas le succès avec The Blade, véritable four au box office local. Par la suite, il se consacrera de nouveau à des héros plus en accord avec le wu xia pian traditionnel, que ce soit dans Seven Swords ou Detective Dee. La conclusion de The Blade annonçait non sans mal le retour de chevaliers du passé. Son échec commercial lui, engendra un retour aux sources pour le cinéaste. Pourtant, The Blade est devenu avec le temps le film le plus fascinant de son auteur avec The lovers. Sans doute également le wu xia pian le plus important de l’histoire du genre aux côtés de La rage du tigre et Raining in the moutain.

Film chinois de Tsui Hark avec Chui Man Cheuk, Xin Xin Xiong, Moses Chan. 1996. Durée 1h42

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre