Apocalypse Now

 

Au cœur des ténèbres

Un film, un genre: Apocalypse Now fête ses quarante ans. Occasion unique donc de revenir dans cette rubrique sur ce film monde qui marqua une époque, un genre, et tout simplement le cinéma…

Guerre du Vietnam. Le capitaine des forces spéciales Willard se voit confier une mission explosive. Traquer et éliminer le colonel Kurtz devenu fou. Pour mener à bien sa mission, il devra entreprendre un voyage au cœur des ténèbres, qui fera vaciller son âme et ses convictions les plus profondes…

Plus encore que les attentats du 11 septembre 2001, le conflit vietnamien a laissé des stigmates indélébiles sur le géant américain. Enlisés dans une guerre que ni les médias, et encore moins les acteurs sur le terrain ne comprendront sur le moment, les USA perdirent la face aux yeux du monde, leur statut de superpuissance omnipotente vacilla grandement durant cette période. Le facteur dérangeant inhérent à ce conflit est intimement lié à la légitimité de l’agression américaine, qui sera remise en question au fur et à mesure des événements.

Bien loin du manichéisme évident de la Seconde Guerre Mondiale et sous couvert de faux arguments idéologiques, la guerre du Vietnam s’abrogea plus que jamais des idéaux moraux brandis par le pays autoproclamé champion de la liberté. Les scandales du Watergate et des Pentagon Papers (qui concernaient justement le conflit) qui s’ensuivirent, finirent d’entamer le symbole incarné par le rêve américain. Très tôt, le cinéma du Nouvel Hollywood ne tarda pas à critiquer véhément la situation en Asie du Sud Est. Films métaphoriques, les westerns « Vietnam » émergèrent de ce courant contestataire, avec à leur tête les sublimes La horde sauvage de Sam Peckinpah et Little Big Man d’Arthur Penn. Quelques années après la fin des combats, trois films traitèrent le sujet de front. L’illustratif Le retour d’Hal Hasby et bien entendu les deux monuments du Nouvel Hollywood, Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino et…Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.

Contrairement à Cimino qui n’avait connu jusque là qu un succès d’estime avec Le canardeur avant d’entreprendre Voyage au bout de l’enfer, Coppola est lui déjà au fait de sa gloire, fort du succès des deux premiers volets du Parrain. Pourtant, en dépit de son aura et en raison d’une production calamiteuse frôlant les trois ans, Apocalypse Now manque d’entraîner la chute du cinéaste. La Palme d’or cannoise de 1979, les éloges critiques et l’accueil du public le sauvèrent du naufrage financier.

Au départ, Apocalypse Now était destiné à un certain George Lucas. Mais le projet échu aux mains de Coppola en raison de divergences entre les deux hommes. Reprenant en partie le script élaboré par John Milius (futur réalisateur de Red Dawn et bien sûr de Conan le barbare) et se basant sur la nouvelle de Robert Conrad, Au cœur des ténèbres, Coppola n’aura alors qu’une idée en tête ; à contrario de Cimino, il ne désire pas traiter des ressorts psychologiques du conflit sur les communautés américaines, sa seule obsession retranscrire à l’écran ce qu’était vraiment le Vietnam, le chaos à l’état brut, l’absurdité des événements.

L’atmosphère onirique dégagée par l’exposition annonce les conclusions sur le même ton d’Il était une fois en Amérique de Sergio Leone et de La porte du paradis de Michael Cimino. Sous l’effet de l’alcool et de substances psychotropes, Willard interprété par Martin Sheen, confond rêve et réalité, plongeant dans la moiteur de la jungle et l’enfer de la guerre dans ses songes. En cela, Robert de Niro et Kris Kristofferson chez Leone et Cimino ne lui seront pas tellement différents. Quelques instants plus tard, qui sonnent ici comme une éternité, Willard rejoint le monde des mortels l’espace d’une faction de seconde, tirant un rideau pour dévoiler brièvement les contours de Saigon. Ce sera l’unique et dernière fois dans le film que la civilisation sera entrevue,  en tout cas telle que le spectateur peut la percevoir dans son quotidien. La traversée peut alors commencé, lent rite initiatique au sein d’un paysage hostile, abritant d’innombrables ennemis invisibles ; la guerre fait rage, l’escalade croissante de la violence va de pair avec l’absurdité des actes de tout à chacun.

Au milieu du de l’anarchie ambiante, les soldats américains sont dépeints avec la même incrédulité mais également la même arrogance qui leur siéent durant ce conflit. Beaucoup ont souligné l’incompatibilité du confort logistique propre à l’armée américaine et l’environnement funeste qu’était le Vietnam. Ici la démesure des moyens engagés évoquée se corrèle avec la futilité matérielle exigée par les troupes. Si la jeunesse au combat ne pouvait profiter chez elle du surf, du sexe et du rock’n roll, alors ces derniers les accompagneraient avec eux au combat. Pour mieux leur faire oublier les atrocités commises, pour mieux se concentrer sur une guerre dont les protagonistes ne saisissent jamais les enjeux. Ainsi, tandis que l’équipage de Willard dont le but est de trouver puis d’éliminer le colonel Kurtz vogue sur le Mékong comme Charon naviguait sur le Styx, les Enfers se dévoilent peu à peu à eux, inapte à expier les pêchés originels. Imprégné par la folie du monde, le petit groupe commence alors à devenir son propre ennemi, commettant l’irréparable.

Alors que le danger se tapit dans l’ombre, visible uniquement par les lumières des obus dans la nuit, ou par la lance transperçant mortellement un membre de l’équipage, les représailles déferlent sur des innocents à l’image du village bombardé par Kilgore ou encore du bateau de pêcheurs arraisonné à tort. Si le but initial de l’épopée était d’éliminer la folie d’un homme, alors les vers de ce poème macabre vont donner tort au fur et à mesure de la progression de Willard, à la justesse de cette cause. Chaque personne engagée dans ce conflit fait partie un peu plus partie d’un ensemble à la dérive dont Kurtz n’est qu’un rouage grippée et sa folie l’élément moteur qui le lie à cet univers décadent. Plus ce bateau avance, plus les structures de commandement lâchent, l’entropie gagne un monde où chacun lutte pour sa survie.

Dans cette optique, tous finiront par faire corps avec cet environnement qui les change petit à petit. Les fiers GI pensaient amener et imposer leur mode de vie. L’inverse se produit. Willard ne le comprend trop bien, et surtout comprend trop bien sa cible, qui le fascine, qui le consterne, à travers les rapports et photos qui lui ont été données. On se souvient alors de la Laura d’Otto Preminger qui attirait l’attention de ceux qui évoquaient sa mémoire juste par des descriptions. Puis quand survient la rencontre, Coppola fait feu de tout bois et use d’un jeu d’ombres et de lumières savamment dosée dans lequel les belligérants deviennent tour à tour prédateurs et proies. La première apparition de Kurtz à l’écran est d’ailleurs une leçon de maîtrise formelle, l’inquiétante silhouette du colonel renvoie directement à l’ombre menaçante du Nosferatu de Murnau. Dans cette ambiance crépusculaire, alors que la fin d’un monde approche, Coppola n’en oublie l’un de ses thèmes de prédilection, celui de la famille, socle sur lequel se brisent les obstacles et les dangers dans son cinéma. Ici, l’ultime famille devient une jungle épaisse où l’on trahit son ancienne à son profit. Willard a délaissé son épouse, Kurtz aussi bien ses compagnons d’armes que sa femme, quant à la plantation, les occupants préféreront désirer mourir pour elle plutôt que pour leurs proches.

Fresque aussi démente que le conflit qu’elle évoque, oeuvre funèbre que ne renierait pas Dante, Apocalypse  Now fait vivre à ses protagonistes  une aventure initiatique aux allures de cauchemar éveillé, de ceux dont on ne ressort pas indemne. Tableau éprouvant pour le spectateur aussi bien sur le fond que sur la forme, le long-métrage de Coppola déstabilise les sens comme Kubrick l’avait fait quelques années auparavant avec 2001, l’odyssée de l’espace. Inutile d’invoquer un quelconque salut ou implorer une quelconque pitié durant cette plongée dans les enfers. Quand le délire de l’homme est peint par l’ambition inégalée d’un artiste, advient alors un chef-d’œuvre mélancolique qui conclu une décennie exceptionnelle pour le septième art.

Film américain de Francis Ford Coppola avec Martin Sheen, Marlon Brando, Robert Duvall, Frederic Forrest. Durée 3h22. 1979. Ressortie 21 août 2019

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre